mardi 29 mai 2012

Billet N°159 - Escale à Horta, île de Faial, verdoyantes Açores….

Du Mardi 24 Avril au Jeudi 03 Mai 2012 - 
Par Olivier

Vous ne connaissez pas les Açores ? Vous n’avez jamais songé à aller y passer des vacances ? à y pratiquer la randonnée ? A vous ressourcer dans la verdure au milieu des hortensias au mois de Juin ? Vous manquez d’imagination.

Vous avez tort.

J’aime les Açores, à pied (le meilleur moyen de découvrir le monde), en Land Rover (pas mal aussi, nous avions mis « Papa Tango Charlie » sur un cargo à Porto il y a quelques années, direction Ponta Delgada, pour quelques semaines de vacances), et aussi en voilier, surtout depuis que les abris possibles se sont (beaucoup) développés.



Les deux ou trois derniers jours de notre traversée Cap Vert – Açores resteront  gravés dans ma mémoire, davantage que la semaine de « shaker » qui les a précédés. Et pas pour les raisons inverses. La remontée au près des alizés de nord-est fût certes inconfortable, humide et chaotique pour l’équipage et le bateau, mais finalement la progression au près bon plein débridé (45° du vent apparent), seule véritable solution satisfaisante pour un catamaran dans la mer formée, nous autorisa une moyenne journalière de progression au but, 150 milles environ, tout à fait honorable. Il est vrai que les ailerons fins et profonds (1,60 mètre !) de Jangada lui font apprécier de temps à autre les legs sur lesquels le vent souffle de l’avant du travers. La plupart  des monocoques de croisière de dimensions équivalentes resteraient dans ces conditions dans son double sillage, pourvu que le vent apparent soit au moins égal à 15 nœuds, condition sine qua non pour qu’un catamaran de croisière commence à s’agiter. Une autre vérité, c’est qu’un catamaran n’est pas le meilleur outil pour passer en puissance dans une mer formée avec 3 à 4 mètres de creux. Sur pareil engin, il convient de lever le pied, pour plusieurs bonnes raisons, sauf à courir un risque d’avarie. D’où cette moyenne journalière modeste, mais qui doit s’apprécier en tenant compte de l’état de la mer contre lequel le voilier a à lutter.

Qu’on le veuille ou non, dans ces conditions particulières, un catamaran ça tape, ça génère pas mal d’embruns et de mouvements relativement violents. Pour qu’un catamaran commence à ne plus taper au niveau de la nacelle, il faut une « garde au sol » (hauteur libre sous nacelle) d’environ 1,20 mètre ! Une dimension généralement réservée aux grandes unités … de course ! La plupart des catamarans de croisière du marché sont trop bas de nacelle, ils ne dépassent guère 0,50 m à 0,60 m… Jangada avoisine 0,90 m, c’est mieux, mais pas encore complètement suffisant. Certaines unités sont quasiment vautrées sur l’eau, je n’aimerais pas naviguer à leur bord ! On se demande parfois ce qu’ont dans la tête certains architectes navals, et s’ils quittent de temps en temps leur table à dessin pour aller naviguer au large, autrement que par mer belle les week-ends d’été !

Ceci étant, avantage du multicoque, nous n’avons jamais eu à enfiler nos cirés et nos bottes sur ce début de traversée mouvementée. Toujours abrités sous le hard top du roof, l’avantage est énorme par rapport au cockpit d’un monocoque sans timonerie : on ne prend jamais ni le vent ni les embruns dans la figure, tout en conservant en permanence une excellente vision, en particulier sur l’avant, et de plain pied. La nuit, l’avantage augmente encore considérablement. En arrivant aux Açores, nous avons entendu parler de plusieurs avaries survenues sur des voiliers remontant de Sainte-Hélène ou de l’Ascension, tous des monocoques (comme quoi…), souvent des débuts de rupture de câbles ou de pièces de gréement, mâture ou enrouleurs. Dans ce cas, le démâtage n’est pas loin si l’équipage ne décèle pas rapidement, tant qu’il est encore temps, l’avarie en gestation. Une traversée où la vérification journalière minutieuse des équipements durement sollicités s’impose…



J’ai eu plaisir à découvrir cette grande étendue d’océan peu fréquentée au sud de l’archipel des Açores. Les routes maritimes, que ce soit celles du trafic commercial international ou bien celles des voiliers migrateurs, de course ou de croisière, passent rarement dans cette zone géographique. Il m’a semblé que la nature ne s’en portait pas plus mal.

J’ai trouvé que la mer y était particulièrement propre, l’air particulièrement pur, la visibilité exceptionnellement bonne. Plus qu’ailleurs, l’océan suggérait à cet endroit l’idée de son immensité. Sans doute en raison des couleurs bleues profondes à l’extrême, mais aussi en raison de la pureté de l’air et de la faible nébulosité qui générait une très bonne visibilité.

Les vents faibles, à peine suffisants pour déhaler doucement notre voilier  à la surface de la mer d’un bleu intense, redevenue belle, se sont fait apprécier de l’équipage de Jangada, qui avait envie de mettre le nez dehors au soleil printanier de l’hémisphère nord.

Les physalies étaient nombreuses en cette saison, mais, à notre grand étonnement, nous n’avons pas aperçu le souffle orienté à 45° vers l’avant caractéristique des cachalots, qui fréquentent pourtant cette région océanique avec assiduité, surtout depuis … qu’ils ne sont plus chassés (la population des Açores, avec l’aide sonnante et trébuchante de l’Union Européenne, a converti la chasse traditionnelle à la baleine en whale watching – observation des baleines – dont les opérateurs touristiques m’ont semblé cette fois plus nombreux dans l’archipel que … les cachalots eux-mêmes, j’espère me tromper !).

La nuit, le ciel était d’une limpidité rare, extrêmement translucide, et le nombre d’étoiles de toutes grandeurs que l’on pouvait apercevoir simultanément sur la voûte céleste était … innombrable. Les principales constellations du ciel, d’ordinaire aisées à reconnaître, s’en trouvaient noyées dans une myriade d’astres qui prétendaient soudain, non pas à se faire une place au soleil, mais à se faire remarquer sur le disque noir du ciel de la nuit.

Au fur et à mesure que nous remontions vers le nord, guidés par la Polaire, la température se faisait plus fraîche. Au cours de la nuit se déposait sur le pont une bonne épaisseur de gouttelettes d’eau douce, dont l’apparition était générée par le franchissement en chute libre du point de rosée. J’ai ressorti mon vieux pull breton à grosses mailles.

Pas un navire aperçu au large depuis des jours, il fallut attendre la veille de l’arrivée pour croiser la route d’ un bateau de pêche posant ses long lines munies de centaines d’hameçons, à une centaine de milles au sud des îles centrales de l’archipel des Açores. Nous avons nous-mêmes sortis un thon albacore d’une dizaine de kilos  ce jour là, largement de quoi nous nourrir pour un bon bout de temps, servi frais ou transformé (en 1H30 de stérilisation à la cocotte minute) en conserves de pots de verre, au choix du cambusier.

L’état de la mer a même encouragé Louis, nouveau chef cuistot du bord depuis le débarquement du joli lieutenant, à améliorer sa technique de boulanger, et il a réussi à nous sortir de son four à pain une miche ronde particulièrement réussie. Avec le pain, c’est curieux, rien ne semble jamais acquis. Vous pouvez réussir votre fournée un jour, et la rater le lendemain, en ayant pratiqué (ou tout au moins en ayant eu l’impression de pratiquer) exactement la même méthode avec les mêmes ingrédients ! Le pain, c’est toujours la surprise, il faut croire que c’est une création particulièrement sensible aux facteurs aléatoires qui semblent secondaires, mais qui ne le sont pas : température ambiante, humidité de l’air, température du four, et d’autres peut-être…

Le 23 Avril vers 16H00, je scrute l’horizon à un quart (11°15’, soit 4 quarts dans 45°) tribord, et j’aperçois le sommet de Pico, l’île la plus élevée des Açores (et le sommet du Portugal), dont le cône volcanique culmine à 2351 mètres d’altitude. Nous en sommes encore à plus de 60 milles de distance. Toute l’après-midi, la silhouette majestueuse du volcan grossira progressivement, mais lentement, à nos yeux. Le vent nous a complètement lâchés, et nous faisons route sur un seul moteur à vitesse économique, 4 nœuds. C’est seulement une heure avant le coucher du soleil que l’île de Faial, nettement plus basse que sa voisine (1043 mètres) se dessinera sur l’horizon, droit devant, au nord. Comme à chaque fois que nous atterrissons de nuit sur une destination, je dors peu, obligé de renforcer la veille visuelle et de contrôler régulièrement la position et la progression du voilier. L’approche de la terre est toujours longue en fin de traversée. Je suis, dans ce cas, toujours content de voir poindre le jour, qui facilite les choses et me fait oublier les heures longues de la nuit.

Au matin du 24, le vent a tourné à l’ouest 15 noeuds, nous renvoyons le solent pour les derniers milles. Nous entrons à vitesse réduite dans le port d’Horta, derrière un petit cargo de Transinsular, une compagnie de desserte locale. En puisant dans mes souvenirs, je re-découvre l’agencement des lieux. La prequ’île du Monte da Guia, qui abrite le port des vents d’ouest, la longue jetée du port de commerce où sont amarrés un petit paquebot et un grand yacht à moteur, et la marina avec son extension récente côté ouest. Au milieu, le vieux fort portugais de Santa Cruz, érigé au XVIème siècle pour combattre les pirates et les corsaires, ses palmiers, ses canons et ses ancres posées sur une pelouse généreuse dont j’avais perdu l’habitude depuis notre longue escale en Nouvelle-Zélande. Nous arrivons dans un grain de pluie poussé par ce nouveau vent d’ouest. L’anticyclone part en vadrouille pour quelques jours, il va nous laisser une  météo capricieuse pour notre arrivée dans l’archipel, et des températures en baisse. Nous sommes encore tôt en saison, et je vais devoir, pour la première fois depuis plus d’un an, enfiler un pantalon, mettre un polo et un pull, et chausser autre chose que ma énième paire de tongues… Le printemps est humide aux Açores, la couleur verte domine partout, secondée par celle, blanche, des maisons, seulement soulignée du sombre des pierres de lave basaltique. Au-dessus de la marina, je reconnais la rue Vasco da Gama, avec ses petits bistrots typiques des Açores, et un peu à gauche, la rue en pente du Café Sport. Je découvrirai un plus tard qu’elle porte désormais le nom de Rua José Azevedo (Peter), l’ancien patron du célèbre bistrot, décédé en 2005.

En arrivant à Horta, je pensais qu’il était encore un peu tôt pour voir arriver les voiliers en provenance des Antilles (qui quittaient auparavant les Caraïbes fin Avril, après la traditionnelle semaine d’Antigua), dont la plupart font voile vers la Méditerrannée. Mais je me trompais. La saison de charter en Méditerrannée a du être au fil des années quelque peu avancée, et je suppose que désormais son coup d’envoi est en réalité donné à la fois par le Festival de Cannes et le Grand Prix de Formule 1 de Monaco, deux évènements médiatiques qui remplissent les grands yachts affrétés en charter. De ce fait, à des milliers de km de là, fin Avril, les grands yachts se succèdent à un rythme hallucinant dans le port d’Horta, sur l’île de Faial, aux Açores. Chaque jour, en moyenne 2 à 3 super-yachts (de 30 à 60 mètres de longueur, parfois plus, voiliers ou motor-yachts) arrivent dans le port pour une courte escale, et autant en repartent. Il s’agit pour eux d’arriver à temps pour leur premier charter de la saison estivale, sur la grande bleue. Alors, en arrivant des Antilles, les équipages se mettent à quai pour 24 ou 48 heures, rincent à l’eau douce les grands yachts qui ont pris des embruns salés,  achètent des vivres frais, vont boire quelques coups chez Peter au Café Sport, font rapidement un dessin sur la jetée (de moins en moins à vrai dire), et filent à la rencontre de leurs premiers clients fortunés  de la saison d’été du côté d’Antibes, Cannes ou Monaco…

Un manège incroyable de millions d’euros, le prix de ces unités allant d’une dizaine de millions pour les plus petites, à plusieurs centaines pour les plus grandes. Autant ce n’est pas mon monde et je ne jalouse pas les équipages de ces grands yachts (qui, neufs ou très récents pour la plupart,  passent l’essentiel de leur  temps à les nettoyer !), autant je suis toujours, même après 20 ans passés aux commandes d’un chantier naval, passionné par l’incroyable technologie embarquée sur ces grandes unités. Il me semble que les grands yachts sont les objets modernes dans lesquels on rencontre, agencé dans d’étroites combinaisons souvent contradictoires en terme de cahier des charges et donc forcément complexes, ce que l’esprit humain est capable de produire de plus intelligent, de plus élégant, et de plus cher. Avec, plus que dans tout autre domaine technique, les matériaux les plus aboutis, les designs les plus travaillés, et les appareils les plus performants…

Les formalités faites, je raconte au capitaine de port que la dernière fois que je suis venu à Horta, c’était avec notre Land Rover familial, embarqué sur un cargo à Porto: amusé, il me fait une fleur, et m’octroie une place seul en bout de ponton, cela nous évite l’amarrage à couple (et la vie compliquée qui va avec).

Nous partons déambuler sur la jetée de la marina, extrêmement colorée du fait de la tradition attachée au port d’Horta (et qui connaît ailleurs quelques tentatives de copie – ne valant pas l’original), et que respectent à peu près  tous les marins passant par les Açores, tradition qui veut que tout voilier escalant à Faial peigne sur le béton de la digue extérieure ou intérieure (il n’y a plus de place disponible, il faut donc s’en faire soi-même, au détriment d’une vieille escale d’un temps de ce fait révolu) de la marina d’Horta une œuvre d’art témoignant de son passage. Soyons clair, l’art n’y trouve pas toujours son compte, mais l’idée a toujours été sympathique. Et le béton n’est pas plus moche peint qu’à l’état  brut. Ceci étant, je ne parviendrai pas à décider Louis à se mettre au travail pour laisser trace de notre séjour de presque 10 jours à Horta. J’ai beau lui dire que le fait de ne pas sacrifier à la tradition maritime est presque toujours une mauvaise idée, rien n’y fait : sa fibre artistique (jusque là relativement inconnue, c’est vrai) ne sera pas touchée. Moi ça m’ennuie un peu de risquer le mauvais sort sur Jangada à seulement quelques centaines de milles de l’arrivée, et je me dis que si Marin et Adélie avaient encore été à bord, ils ne se seraient pas fait prier pour aller barbouiller le quai. Surtout Mimi-Cracra  (surnom donné à Adélie dans certains cas, ceux, assez fréquents  où elle (s’) en met partout !). Je retrouve les traces du passage de certains bateaux que je connais, petits ou grands, certains même que j’ai construits !

Louis, après 10 jours de mer précédés de la relative pénurie en denrées alimentaires de l’archipel du Cap Vert, a envie de manger de la viande. Moi, je ne me fais pas prier, depuis presque 3 années que nous sommes partis en voyage, c’est certainement l’aliment que nous avons consommé le moins, les enfants vous le confirmeraient avec insistance… J’aime bien le poisson, mais depuis que nous avons refait les stocks du bord grâce à la pêche au thon, le chef cuistot m’en sert mine de rien à peu près à tous les repas, plus ou moins dissimulé derrière diverses préparations. Alors un bon steak frites salade, ce n’est pas pour me déplaire. Nous montons dans la Rua Vasco da Gama, et sous l’enseigne des cafés Delta (les portugais, peut-être un héritage de leur ancienne colonie brésilienne, utilisent et consomment un très bon café venu de l’autre côté de l’océan) nous allons déjeuner dans une gargote  typique où ne vont jamais les touristes. Le tenancier nous propose sa soupe, presque une tradition obligatoire en entrée. Et puis nous passons commande de 2 grands steaks, accompagnés d’un vin rouge local de Pico, du Terras de Lava. La viande aux Açores est excellente, et je connais peu d’endroits au monde où les animaux d’élevage jouissent d’une telle qualité de vie, herbe grasse, eau abondante et air pur illimité. Bon, ils finissent quand même dans nos assiettes, mais soyons clair, il vaut mieux être une vache laitière aux Açores qu’un zébu au Cap Vert.

Là où les portugais sont nettement moins forts question gastronomie - je parle avec mon point de vue de bon français -  c’est sur le pain, la charcuterie et le fromage. Le pain, ils ne savent pas faire, se contentant d’un pain blanc pas cuit, pas salé, sans croûte et sans aucun goût, et qui évidemment ne tient pas la durée. C’est culturel, ça leur va, et donc on ne trouve rien d’autre. La charcuterie, c’est pas ça non plus, aux Açores. Les deux grandes marques locales mettent sur le marché des produits que nous avons largement essayés il y a quelques années, avec les enfants, et qui n’ont guère changés depuis. A la fin, nous n’en pouvions plus de pique-niquer avec cette charcutaille mal faite. Ah, vivement un petit week-end en Périgord ! Les Portugais des Açores ont tout en abondance pour fabriquer d’excellents fromages, mais là encore ils ne savent produire que des pâtes insipides et sans aucun charme gastronomique. Quand vous essayez de leur suggérer de venir faire un tour en France pour se faire une idée de ce que nous savons faire sur ce sujet, ils vous répondent en toute bonne foi que la fromagerie de Sao Jorge est la meilleure du pays, ce qui est possible, mais ne change pas la dure réalité de ce qui en sort : le fromage de Sao Jorge est juste le moins mauvais des Açores… Bon pour le vin, ils se débrouillent mieux, les Portugais. Le savoir-faire vient du continent, et les étagères des épiceries des Açores sont abondamment garnies de bouteilles de vin local (élaborés à Pico et Santa Maria principalement), rouge ou blanc. Moi j’aime bien boire du vinho verde bien frais à l’apéritif, un vin sans prétention mais qui est agréable et qui va bien avec la couleur locale. J’ai un faible pour le Gazela, un vinho verde pas mal, et dont la bouteille est particulièrement agréable à l’œil. D’ailleurs, j’en ai chargé quelques cartons, plus tard, à Santa Maria, avant de quitter l’archipel…

Mais la gastronomie, c’est bien entendu culturel. Là où les portugais sont imbattables, surtout aux Açores, c’est pour préparer la bacalhau, la morue. Lorsque nous passerons au supermarché Continente de Horta, ultramoderne, je découvrirai les étalages de morue séchée, que seules savent vraiment bien préparer, après déssalage, les vieilles femmes de l’archipel ; mais on trouve maintenant, pour les générations de ménagères plus jeunes et donc plus pressées, des sachets de morceaux de morue déjà  préparés qu’il suffit de tremper dans l’eau bouillante et d’accommoder. Et puis, les pêcheurs açoriens ramènent des grands fonds les espadas, ces poissons à la sale gueule bourrée de dents acérées et à la peau d’un noir intense, dont la chair, proche de celle de l’anguille, est délicieuse en friture, ou bien au barbecue.

Bien que Faial ne soit pas l’île la plus intéressante à visiter, nous en faisons le tour.

Les Açores sont une destination de choix pour ceux qui aiment la nature. Ces 9 îles volcaniques posées au milieu de l’Océan Atlantique à la latitude moyenne de Lisbonne sont restées désertes jusqu’en 1427, date d’arrivée des premières caravelles portugaises en provenance du continent. La nature y est généreuse, bien que parfois turbulente, et les paysages verdoyants et fleuris abondent et donnent à ces îles encore préservées une couleur dominante que l’on n’oublie pas. Le bleu de la mer n’est jamais loin, les hommes ont longtemps vécu ici en harmonie avec la nature. A ces deux couleurs fondamentales, il convient d’ajouter le blanc de la chaux des maisons açoriennes, encadré du noir des pierres de basalte, souvent sculptées, et les couleurs (variables selon les îles, et dans les îles, selon les villages) des bandes peintes qui encadrent portes et fenêtres.

Les pentes d’anciens volcans, éteints pour la plupart, découvrent au détour d’un sentier de profonds cratères, aujourd’hui envahis par la végétation. Les meilleurs mois pour visiter les Açores et randonner sont certainement Mai et Juin, avec une préférence pour la saison où fleurissent les hortensias, Juin plutôt. Par dizaines de milliers le long des petites routes et des pistes agricoles, en lisière des près et sur le bord des cratères, les fleurs bleues et blanches sont alors la véritable enseigne d’un archipel souvent bucolique.

Savez-vous qu’on y cultive l’ananas aussi bien que le thé ?

De temps à autre, un vieux moulin qui ne tourne plus depuis des lustres achève de vieillir, faisant toujours face au vent.

Sur le sol de cendres éruptives de Capelinhos, aucune végétation n’a encore réussi à pousser. Là, le paysage est lunaire. Le petit îlot, qui émergeait depuis des siècles à quelques centaines de mètres de la côte, à la pointe occidentale de l’île, est soudain devenu célèbre dans le monde entier. C’était en 1957, au tout début de la télévision publique. Le volcan s’est réveillé sous l’îlot, faisant naître le chaos là où régnait depuis des siècles la quiétude originelle. Les habitants, terrorisés, ont fui. Certains ont même émigré en Amérique. Plusieurs mois plus tard, quand la colère magmatique s’est calmée, il n’y avait plus d’îlot, mais un nouvel isthme de lave qui s’étend vers le large. Seuls les oiseaux de mer l’ont colonisé. Le phare se retrouve, inutile, à l’intérieur des terres, à moitié enseveli sous les scories. Il faudra des décennies pour que les premiers brins d’herbe parviennent à s’accrocher et à survivre sur ces terres nouvelles. La nature n’est pas pressée : aux Açores, si quelque chose ne manque pas, c’est bien la chlorophylle.



Allez, on va boire un gin tonic chez Peter…

Photo 1 - L'arrivée humide de Jangada à Horta, sur l'île de Faial, aux Açores...
Photo 2 - Louis, le nouveau chef-cuistot du bord, version boulanger par mer plate...
Photo 3 - La deuxième fournée d'essai , pas mal du tout!
Photo 4 - La marina d'Horta fin Avril, pendant la migration des yachts des Caraïbes vers l'Europe...
Photo 5 - Le fort portugais de Santa Cruz (XVIème s.), sur le port d'Horta...
Photo 6 - La jetée de la marina d'Horta, célèbre dans le monde entier...
Photo 7 - ... pour sa galerie en plein air...
Photo 8 - Et comme vous voyez...
Photo 9 - ... il y en a pour tous les goûts!
Photo 10
Photo 11
Photo 12 ... Celui-là est l'un des meilleurs...
Photo 13 - Là, mon copain Gilles avait trouvé un joli nom pour son bateau...
Photo 14
Photo 15
Photo 16
Photo 17
Photo 18
Photo 19
Photo 20
Photo 21 - La ville d'Horta, avec au premier plan  le quartier de Porto Pim, vu du Monte da Guia...
Photo 22 - Moulin à vent du côté de Conceiçao, à Faial...
Photo 23 - Les terres nouvelles de Ponta dos Capelinhos, émergées en 1957-1958 à la suite d'une éruption volcanique étonnante...
Photo 24 - Le phare de la pointe ouest de Faial, à Capelinhos, enseveli pendant l'éruption de 1957-1958...
Photo 25 - La caldeira centrale de l'île de Faial, cratère de l'ancien volcan, aujourd'hui bordé  d'hortensias...
Photo 26 - A Faial, la terre tremble souvent. Le phare de Ribeirinha, au nord-est, en sait quelque chose...

jeudi 24 mai 2012

Billet N°158 –Escale à Brava, dernière île de Sotavento (Cap Vert) avant le large…

Du Lundi 9 au Samedi 14 Avril 2012

Par Olivier

Le couloir de vent qui canalise le souffle des alizés de nord-est entre les îles de Fogo et de Brava, séparées d’une dizaine de milles seulement, commence à moins d’un mille du petit port de Vale de Cavaleiros.

Au matin du 9 Avril, estimant qu’il est inutile d’attendre sur place probablement pour rien les résultats d’une hypothétique enquête de la police de Fogo, nous décidons d’appareiller pour Brava, dont la silhouette se détache depuis quelques jours dans l’ouest de notre mouillage. Rester ne sert visiblement à rien, et l’impatience d’un tout aussi hypothétique résultat immédiat risque de conduire à des tensions entre la police locale et nous.  Je téléphone au chef de la police et lui dis que nous reviendrons dans quelques jours de Brava.  C’est sensé lui mettre un peu de pression sur les épaules. Progressivement, je prends conscience de l’atteinte psychologique que laisse un vol de ce genre. Sur mon I-Pod, Marin m’avait récemment montré comment constituer une liste de lecture audio. J’avais alors passé des heures à sélectionner mes morceaux de musique préférés, la plupart remontant aux années 60 et 70, une période heureuse de la musique moderne (qui n’a jamais été égalée depuis, tous ceux de … ma génération en conviennent !). J’avais consciencieusement compilé des dizaines des meilleurs morceaux  de Creedence Clearwater Revival, Led Zeppelin, ou Cat Stevens, en passant par Deep Purple, Crosby Still Nash and Young, The Who et Bob Dylan, et j’en passe, sans oublier certains détours impératifs par la musique brésilienne de la belle époque de Caetano Veloso ou Antonio Carlos Jobim, et, entre autres, nombre de vieux tubes bien français que les enfants, pourtant d’une autre génération, connaissaient par cœur et écoutaient volontiers. J’avais appris à utiliser la fonctionnalité de lecture aléatoire, et depuis quelques jours, en mer, je prenais plaisir, le soir, juste après le coucher des filles, à écouter cette bande audio dont j’étais sûr qu’elle ne  réservait à mes oreilles que des bonnes surprises. Quand Barbara et Adélie descendaient dans leur cabine après le dîner, Marin et moi déclenchions dans le carré le concert du soir sur la base Bose, en lâchant quelques décibels habituellement interdits par le joli lieutenant, des airs qui me ramenaient des années en arrière…

Et voilà que ce fieffé voleur était parti avec mon I-Pod, mais surtout avec toute ma bonne musique, ma liste de lecture et sa génial option de lecture aléatoire, qui vous évite de choisir…  Si encore il était capable, mon voleur, d’apprécier la sélection que j’avais mis des heures à concocter ! Mais il était plus probable hélas qu’il chargerait bientôt sur l’appareil dérobé des heures de mauvais rap africain pour bagnole tunée

Je savais pouvoir retrouver les textes et photos du blog, mais j’avais définitivement perdu les images originales de nos escales à Sainte-Hélène et l’Ascension, que je n’avais pas encore sauvegardées. Psychologiquement, c’était là le coup le plus dur. Il me faudrait des heures pour reconfigurer l’ordinateur restant avec les logiciels de navigation et télécommunication dont j’avais besoin, une installation qui réservait bien des imprévus quand il s’agissait de la rendre impérativement opérationnelle… Ce qui alourdissait mon petit traumatisme, c’est que les questions de sécurité m’avaient rarement empêché moi-même d’aller où je le souhaitais (avec une femme et des enfants, c’était naturellement autre chose), et cet incident semblait me faire payer ce choix qui jusque là n’avait jamais porté à conséquence. J’aurais aimé tenir le voleur par la peau du cou, voire pire, lui expliquer que j’avais fait l’effort de m’arrêter dans un endroit déjà peu sûr sur le plan maritime pour venir visiter son île, et que c’était donc très peu élégant de sa part d’accueillir un étranger de la sorte ; et puis, si j’avais acquis la certitude qu’il était pauvre mais qu’il travaillait, et s’il avait fait un minimum amende honorable, j’aurais récupéré mon ordinateur mais lui aurais peut-être laissé l’I-Pod après avoir récupéré ma liste de lecture audio… !!!

La traversée de Vale de Cavaleiros (Fogo) au petit port de Furna (Brava), sous grand-voile à 2 ris et solent, fût l’affaire d’une heure. Furna est le seul abri digne de ce nom de l’île de Brava. Il est curieusement logé sur la côte nord-est de l’île, la partie la plus exposée aux alizés. En fait le port, qui ne peut accueillir au mieux que 2 ou 3 voiliers au mouillage, est installé dans le cratère submergé d’un volcan éteint, dont l’arête circulaire partiellement effondrée forme un promontoire relativement protecteur des vents et de la houle dominants. On ne connaît pas d’activité volcanique directe à Brava depuis plusieurs siècles, mais l’île, qui est une extension géologique de sa voisine plus turbulente (Fogo)  - malgré la profondeur du canal qui sépare les deux îles, 4000 mètres - est souvent le siège de tremblements de terre, généralement d’aussi faible intensité qu’ils sont fréquents. Nous filons 70 mètres de chaîne après avoir préparé la manœuvre, et j’envoie mon frère (aîné de 18 mois) dans l’annexe passer  une longue aussière à terre par l’arrière, constituée de plusieurs cordages aboutés. Au bout de cinq minutes, entre les aussières qui s’emmêlent au fond de l’annexe, les nœuds à faire proprement et la manœuvre simultanée du moteur hors-bord pour rejoindre progressivement la jupe arrière du catamaran que je maintiens tant bien que mal en position, j’entends des jurons fuser, qui m’arrachent un sourire et me rappellent notre enfance. Plus habitué à donner des ordres, le frangin, qu’à en recevoir… Mais là, le matelot, c’est lui : la présence à la barre du captain est indispensable (c’est loin d’être toujours le cas, et je laisse volontiers la barre habituellement, préférant, selon l’habitude retenue à bord des gros navires, m’écarter du poste de barre pour mieux apprécier la situation et pouvoir donner les consignes en conséquence), l’endroit est exigu. A tribord, des roches, à bâbord, le voilier espagnol qui nous a précédé, et derrière, les restes d’un énorme corps mort en béton que j’aperçois sous l’eau, à faible profondeur. Dès qu’un truc technique lui cause quelques soucis, le frangin monte vite dans les tours. Et ceci dit redescend tout aussi vite en régime. C’est dans sa nature. Il suffit de savoir comment il fonctionne, et d’appliquer le coefficient modérateur, et ça roule. Mais au départ, l’animal peut impressionner. Ensuite, on l’apprécie davantage pour ses nombreuses qualités, il est même imbattable dans certains secteurs,  organisation et logistique par exemple. Mais je me suis aperçu depuis quelques jours qu’il était extrêmement handicapé dans les manœuvres à bord par une blessure stupide qu’il s’est faite à la cheville gauche en skiant il y a quelques semaines. Cette jambe gauche problématique, fracassée dans un accident d’avion de tourisme survenu il y a plus de 30 ans, et dont il réchappât de peu. Au prix de lourdes séquelles physiques dont il se sort plutôt bien habituellement, pratiquant par exemple le delta à haut niveau depuis longtemps. En dehors de ce caractère particulier, associé à une amabilité parfois aléatoire (ola ! j’espère qu’il ne va pas ouvrir un blog pour me répondre !), le frangin a conservé une belle mécanique intellectuelle, et une bonne capacité d’analyse des problèmes techniques. Sorti à 21 ans de Sup Aéro, il était à 26 ans responsable des essais des moteurs du 3ème étage de la fusée Ariane à la Société Européenne de Propulsion, à Vernon. Un choix qui n’avait probablement pas été fait par hasard. Alors, quand plus de 30 années plus tard, on adapte ensemble un régulateur récalcitrant sur un alternateur attelé de Jangada, avec des outils rouillés (malgré un traitement régulier au WD 40) par 3 années de tour du monde, cela me rappelle des souvenirs de jeunesse, et les colères que mon frère piquait lorsqu’il ne parvenait pas à résoudre ses problèmes techniques… Ca me fait sacrément plaisir qu’il soit là en ce moment, mon frère, à mes côtés, toujours fidèle en fraternité,  pour partager quelques semaines à bord avec moi, et m’aider à remonter le bateau vers le nord, pas un trajet facile, mais qu’il a accepté sans hésitation. Merci à toi, frangin !

Sur le quai, un capverdien sympathique, dont je ferai plus tard la connaissance, nous a passé l’aussière autour d’un bollard. Je le remercie d’un geste à distance, auquel il répond. C’est Alberto. Alberto Andrade, la quarantaine, natif du village de Furna, comme ses 7 frères et sœurs. Il y a bien un petit quai à Furna, mais il est réservé au ferry des îles, depuis quelques temps un fast-ferry avec rotation quotidienne, qui désenclave sensiblement la petite île de Brava, auparavant  plus isolée. Les vents tourbillonnent dans cet ancien cratère, déplaçant parfois le bateau  latéralement de plusieurs dizaines de mètres. Mais après quelques réglages, l’affaire tient. Le marin dit que le bazar étale, si vous préférez. Ca le fait, quoi ! Brava, à la fois la plus éloignée et la plus petite des îles habitées du Cap Vert, est probablement l’île la plus belle de l’archipel, avec peut-être Santo Antao, mais certainement celle qui est restée la plus authentique.

Elle n’est pas bien grande, est à peu près circulaire, a moins de 9 km dans son plus grand diamètre, et un relief relativement élevé, qui culmine à 976 mètres. La présence de l’île haute de Fogo à proximité et l’altitude moyenne élevée de Brava crée ici un micro-climat beaucoup plus humide que dans les autres îles du Cap Vert. Le village principal, Vila de Nova Sintra, est logé sur le flanc nord-est de la montagne, à 520 mètres d’altitude, et il est très souvent pris dans les nuages. L’humidité constante y amène une fraîcheur quasi permanente qu’apprécie nombre d’arbres fruitiers (orangers, citronniers, bananiers, manguiers, amandiers, papayers, palmiers dattiers, cocotiers…) et de fleurs tropicales (dragonniers, bougainvillées, jasmin, lauriers-roses, hibiscus…). Le seul havre de Brava pour un voilier de passage est le petit port de Furna, au mouillage sur ancre devant et aussière impérative derrière. Il existe bien sur la côte ouest, sous le vent, deux petites baies, Faja d’Agua au nord, et Baia dos Ferreiros au sud (Porto de Tantum), mais ces mouillages se révèlent praticables uniquement par très beau temps, la houle et le ressac les rendant volontiers inconfortables. Alberto, mon copain de Brava, me le confirmera un peu plus tard, et me conseillera de laisser le bateau à Porto da Furna, ce que je ferai. Les versants ouest de Brava sont abrupts au possible, et il faut réfléchir à deux fois avant de s’aventurer à descendre en aluguer (taxi collectif de type truck avec bancs sommaires aménagés dans la benne) à Faja d’Agua, car remonter à pied jusqu’à Nova Sintra est déjà un joli programme de randonnée… Pendant notre séjour à Brava, la force constante de l’alizé de nord-est nous dissuadera d’aller mouiller pour 2 jours aux Secos de Rombo, une chaîne de 6 petits îlots plantés à quelques 3 milles marins au nord-est de Furna. Des récifs continus relient ces îlots entre eux, et chaque matin très tôt, quand le temps est maniable, les barques de pêcheurs de Furna se glissent dans la nuit pour rejoindre les parages d’Ilheu Luiz Carneiro et d’Ilheu da Cima, où la pêche est excellente. Je regrette beaucoup de ne pas y avoir emmené Alberto avec Jangada : il connaît le coin comme sa poche, y a beaucoup pêché, beaucoup plongé aussi, et il aurait été un merveilleux conteur des histoires de Brava. Il y a quelques années, son père et lui y ont perdu leur barque, qui a dérapé pendant qu’ils étaient dans l’eau avec leurs arbalètes, et est allée se fracasser dans les brisants. Son père  âgé a réussi de justesse à regagner le rivage, et lui s’est retrouvé sans bateau. Depuis, Alberto, qui n’a pas les moyens de la remplacer, erre sur le port, avec du vague à l’âme. Cet homme au regard incroyable m’est apparu suffisamment honnête et bon, parlant de surcroît un français quasi parfait, pour que je m’interroge sur le fait de l’aider à investir dans une petite affaire touchant par exemple au tourisme sur l’île, qui en est à ses balbutiements. Un tourisme authentique et respectueux des coutumes locales, une petite pension peut-être (on acquière à Brava une maison retapée pour un budget de 20 000 euros environ) pour randonneurs amoureux de la nature et de la simplicité, Par ailleurs, on ne trouve aucune voiture à louer à Brava, où elles sont relativement rares, et il suffirait d’acheminer 2  petites voitures d’occasion bien choisies mais à 5000 euros pièce pour créer localement un petit business complémentaire. Un pneumatique semi-rigide doté d’un moteur hors-bord enduro de 40 CV et capable d’emmener 4 personnes passer la journée sur les Secos de Rombo suffirait à compléter le chiffre d’affaires de ce qui serait immédiatement la plus grosse entreprise touristique de Brava… Alberto était l’homme de la situation, et je pense qu’il en aurait vécu correctement tout en contentant son associé, et en respectant l’environnement et l’authenticité très préservés de son île. Il aurait fallu que je reste un peu plus longtemps à Brava, que j’emmène Alberto aux Secos, et que nos liens deviennent indéfectibles. Un petit coup de capitalisme utile pouvait faire le reste. Sans doute oubliais-je un peu vite que je n’avais pas moi-même de travail qui m’attendait à mon retour, et qu’avant de disperser mon énergie et mes petites économies, il fallait peut-être penser aux fondamentaux… N’empêche qu’à la fin d’un tour du monde, on est obligé de se dire que l’humanité ferait bien de diminuer le nombre et le pouvoir (ou bien ce qui semble revenir au même, à ce qu’on a constaté ces dernières années, la capacité de nuisance) des grandes banques internationales tentaculaires qui font dans certains cas des profits tout à fait immoraux pour multiplier par 20 sur la planète les banques de micro-crédit intelligent et bien ciblé.

En ce qui me concerne, je me contente de me poser la question suivante : a-t-on toujours raison de passer son chemin trop vite, alors que la vie ne cesse de vous filer entre les doigts ?



C’est étrange comme à seulement 10 milles de distance, l’ambiance d’une île peut changer du tout au tout. Je viens d’être victime d’un vol à Fogo, et là, à Brava, juste en face, je n’imagine pas une seconde qu’un tel incident puisse se reproduire. Je sens les habitants (pas plus de 4000 sur l’île) amicaux, peu expansifs pour autant, mais foncièrement sympathiques. Je ne ressens nul besoin de fermer le bateau lorsque je m’absente, la menace d’un vol me semble totalement exclue. Il est vrai aussi que du village, tout le monde peut observer notre voilier, ancré au beau milieu du petit port. Les insulaires de Brava, longtemps pauvres et isolés, ont de longue date tissés des liens avec le Nouveau-Monde. Au fil des décennies, de nombreux habitants de Brava ont émigré dans le nord des Etats-Unis, en Nouvelle Angleterre en particulier. Les baleiniers de New-Bedford faisaient régulièrement escale à Brava à compter de la fin du XIX ème siècle. Leurs capitaines savaient y trouver, outre de l’avitaillement frais, des marins habiles à la tâche, peu onéreux à rétribuer, et contents d’émigrer. Toute une filière d’émigration des insulaires de Brava se mît alors en place vers l’Amérique, et les liens perdurent aujourd’hui avec cette communauté capverdienne exilée loin de son île d’origine. Certains descendants des émigrés capverdiens qui chassaient la baleine ont fait fortune aux Etats-Unis, et parmi eux certains reviennent finir leur vie à Brava. Dans les ruelles de Nova Sintra, on tombe parfois sur une splendide maison qui reste bâtie dans le style du pays, mais dont on devine qu’elle a été payée en … US dollars. En général, un stars and stripes de bonnes dimensions flotte en haut d’un mât blanc immaculé, au beau milieu d’une pelouse verdoyante attenante à cette demeure d’exilé rentré fortuné au pays. Lorsque nous nous promènerons dans les ruelles de Nova Sintra avec Louis, il nous arrivera de tomber en arrêt devant une telle demeure au standing si inattendu dans cette île restée globalement pauvre. Le propriétaire des lieux, occupé à replacer quelques tuiles sur son toit, nous apercevra en train de faire des images et nous invitera immédiatement, dans un anglais parfait, à entrer dans son jardin, à l’ombre volage d’un grand drapeau américain. Sans nul doute fier de sa réussite, mais aussi heureux d’être rentré au pays.

Le spectacle journalier des barques revenant de la pêche aux Secos de Combo nous confirmera que l’endroit est très poissonneux. Chaque embarcation tirée sur la grève de galets devant le petit village de Furna, en début d’après-midi, ramène dans ses fonds en moyenne 5 à 6 tazards (ou wahoos) de belle taille, un poisson délicieux qu’il nous est arrivé de prendre à la ligne de traîne, à bord de Jangada, souvent en bordure de barrières coralliennes, à proximité des atolls du Pacifique. Il semble y en avoir, aux îlots voisins de Brava au nord-est, une quantité astronomique. De temps à autre, un spectacle plus grandiose encore nous attend sur les galets, en contrebas des façades décrépies des maisons anciennes du petit front de mer. Des espadons de plus de 2 mètres sont ramenés à terre par les pêcheurs. Je m’approche et entame la conversation, avec les quelques mots de portugais que je connais. Les villageois préparent deux belles prises qui seront ensuite confiées aux femmes du village. Ceux sont elles qui s’occupent de la conservation des poissons et de leur commercialisation, essentiellement vers Praia, la capitale de l’archipel, à laquelle Brava est reliée deux fois par semaine par le fast-ferry,  qui assure le transport du poisson. refrigéré. Je m’étonne surtout de la petite taille du matériel utilisé par les pêcheurs de Furna, comparativement à celle de certaines de leurs prises, souvent impressionnantes. D’abord, je suis surpris par la faible puissance des moteurs hors-bord utilisés sur les embarcations. La plupart des moteurs ne dépassent pas 5 CV, un truc impensable ailleurs, alors qu’il faut remonter la mer et le vent sur 3 milles pour parvenir jusqu’au lieu de pêche, entre les îlots. Pour cette raison, les marins appareillent de nuit, vers 3 ou 4 heures du matin, une heure où la composante thermique du vent local est inexistante, et l’alizé par conséquent plus faible. Mais les petits moteurs hors-bord de 5 CV de Brava sont néanmoins courageux, croyez-moi. Le retour, au contraire, se fait par vent portant, en début d’après-midi, à l’heure où le soleil culmine, renforçant le souffle des alizés. Souvent, les pêcheurs rentrent vers le port en tirant sur leurs avirons, aviron de gouverne surtout, pour économiser l’essence. A Brava, on ne connaît guère les dépenses inutiles. Mais ce qui m’étonnera le plus dans mon observation du matériel d’armement des barques de Furna, ce sera le calibre du fil nylon et celui des hameçons utilisés par les pêcheurs locaux. Du 80/100 pour le fil, moins fort que celui des lignes de traîne de Jangada (100/100). Quant aux hameçons, ils me semblent tellement ridiculement petits que je me demande instantanément si les pêcheurs qui ont sorti ces deux gros espadons de plus de 100 kg ne sont pas en train de se payer ma tête ! J’insiste un peu, leur dit que ce n’est pas possible, mais eux aussi insistent, ils utilisent bien ces hameçons d’environ 2 cm de longueur avec lesquels j’aurais peur de casser si je capturais un thon de 10 kg… Je n’en crois pas mes yeux, mais ils m’expliquent qu’il attachent cet hameçon au plus profond de la gueule de ce que je crois être un maquereau de quelques 20 cm de longueur, vivant, dont le rôle peu enviable est de se faire bouffer par l’un de ces monstres affamés. Ensuite, eh bien ensuite, à proximité de la côte nord de Brava, c’est Le Vieil Homme et la Mer tous les jours que Dieu fait… Tout devient alors une question de savoir-faire, et de patience. De savoir-faire lorsqu’ il faut laisser filer de la longueur rapidement - sans faire de nœuds - quand le grand poisson s’éloigne de la petite barque et plonge, puis reprendre à la main la longueur concédée par l’animal lors de sa trajectoire erratique de défense. De patience, parce que la capture peut durer parfois une ou deux heures, le temps que l’espadon se fatigue et accepte son sort. Je comprends alors que dans cette technique de pêche, tout n’est que finesse, habileté et expérience du pêcheur. Je comprends aussi, ce que je n’avais jamais imaginé auparavant : à aucun moment, ce petit hameçon de 2 cm de longueur ancré dans l’œsophage d’un appât vivant ne vient se planter dans la gueule de l’espadon ! C’est seulement le maquereau vivant, profondément avalé par le grand prédateur, qui va le retenir prisonnier de la ligne, jusqu’à ce que les pêcheurs (deux à trois hommes en général pour armer une barque)  puissent le ramener suffisamment près de leur bord pour le harponner puis le gaffer. Incroyable, non ?

Louis décide d’acheter aux pêcheurs un morceau de tazard, mais en échange ils préfèrent, plutôt que de recevoir quelques escudos, nous demander si nous avons du fil et des hameçons à leur donner. Le lendemain, ils viendront le long de notre bord récupérer une longueur de ligne (50 mètres) et 2 hameçons. Le troc, ce sera toujours plus sympa que l’achat !

Au fil des jours, nous buvons quelques bières avec Alberto dans une gargote sombre de Furna. La tenancière du très modeste établissement, une femme noire comme l’ébène, au gabarit impressionnant, nous gratifie de quelques accras de morue, qui me rappellent les Caraïbes. Nous décidons d’aller visiter les hauts de l’île avec Alberto le lendemain, jusqu’à Cachaço, où la petite route s’arrête en cul de sac. En passant par Nova Sintra, nous faisons quelques petites échoppes pour le compte de l’intendant du bord, histoire de faire quelques approvisionnements en fruits et légumes en prévision de la traversée chahutée qui nous attend, entre Cap Vert et Açores. Mais mon frère, qui a pris le relais du joli lieutenant (une relève délicate, dont il se sort pas mal, vue la difficulté de la succession), pour le maintien à flot de la cambuse, pour la cuisine et tant qu’à faire son mal associé, la vaisselle (je lui ai fourgué le tout en pack, contre ses nuits à peu près tranquilles dans sa bannette, j’aime bien faire le quart de nuit en haut), est exigent à souhait sur la qualité de la marchandise,  et, c’est là que ça se complique, sur son prix. Je fais vite comprendre à Alberto qu’il nous faut sa meilleure adresse. Alors, Alberto nous emmène dans un dédale de ruelles, en lisière du village de Nova Sintra, chez Gilberto, un jardinier qui adore son métier et cultive ses arpents de terre quasiment dans le village, dans la fraîcheur humide de l’altitude. Nous passons sous les bananiers, Alberto appelle Gilberto qui apparaît, le visage rayonnant de l’homme qui fait un métier qu’il aime, les mains pleines de terre. Il nous dit qu’il a tous les légumes et les fruits que l’on peut trouver sur l’île, nous donne ses prix, moins chers que partout ailleurs, et nous lui passons commande : 3 kg de tomates au mûrissement étagé, 4 kg de pommes de terre, 3 kg de carottes, 4 choux blancs, 2 kg de courgettes, 3 kg de petites oranges délicieuses, 2 mains de bananes bien vertes (nous en mangerons encore une semaine après notre arrivée aux Açores), 2 kg de citrons verts (pour le ti-punch du soir, qui se fait ici avec le « grog », l’aguardente du Cap-Vert, un truc bien rugueux, mais on s’habitue à tout, le rhum agricole des Antilles françaises, le top du top, est oublié depuis longtemps… ). Tout sera prêt à notre retour le soir. Quel beau jardin tu as, Gilberto ! Sur la place du village, nous attendons le départ de l’aluguer qui va vers Cachaço. C’est la loi du genre. Il faut attendre que le truck se remplisse pour que le chauffeur démarre. Nous nous retrouvons au milieu des insulaires, coincés entre les poules aux pattes attachées et les sacs de poisson frais qui sont montés de Furna avec nous. On pousse les bouteilles de gaz, on se tasse de plus en plus. Je me retrouve à l’étroit entre deux femmes noires bien charpentées et non moins bien haubannées au niveau du torse, qui piaillent dans un créole capverdien rigoureusement incompréhensible. Elles se marrent, se racontent des histoires de village, tout le monde en profite, tout le monde rigole. A croire, un exemple vu également sous d’autres cieux, que plus on est pauvre, plus la vie sociale est développée, plus on se marre. Le chauffeur, qui a aussi ses affaires à faire, immobilise son petit convoi devant une épicerie de campagne au nom inquiétant : Confiança Ltda (Limitada) ! Il y passe un bon quart d’heure, ce qui a tendance à irriter légèrement Alberto, qui connaît mieux l’esprit des étrangers que nous sommes. Puis nous repartons, je pense au maximum de la charge. Entre les 4 personnes dont le chauffeur assises sur la banquette du truck, et les 21 personnes dont 7 enfants que je dénombre dans la benne, nous sommes au total 25 à bord de ce vieux Toyota, dont le seul défaut semble être de fumer un noir épais et copieux à chaque montée ! Les injecteurs ! dont le seul tarage doit remonter à la construction du moteur, quelques décennies plus tôt… De l’increvable par ailleurs… La petite route sinueuse passe sur des crêtes qui dominent, à des centaines de mètres plus bas, de profondes vallées encaissées qui plongent dans la mer. De temps à autre, l’aluguer s’arrête quelques secondes pour prendre un colis à amener au hameau suivant. Je ne vois pas d’escudos changer de mains : cela semble faire partie d’une coutume villageoise intelligente. Des chèvres, quelques zébus cherchent une herbe tout de même plutôt sèche de part et d’autre de la route sinueuse, où le goudron vieilli fait encore la part belle aux petits pavés de basalte. La végétation arbustive fait penser au Sahel, juste en face, sur le continent. A Cachaço, terminus de la route des hauts de Brava, il n’y a pas grand-chose à voir : quelques masures pauvres, du linge qui sèche au vent, un chien famélique, et des lézards. La seule activité de ce petit hameau est la fabrication de fromages de chèvre. Alberto nous emmène chez une copine à lui, qui a installé un petit bar de brousse au-dessus de sa maison, une petite extension qui n’a pas eu besoin de permis de construire. A notre grande surprise, entre autres bouteilles d’alcool local, nous voyons sur ses étagères derrière le bar du pastis bien de chez nous. Par curiosité, nous demandons le prix d’une bouteille : 2 fois moins cher qu’à Marseille ! Mais la belle crémière d’Alberto nous fait surtout goûter ses fromages délicieux. Elle nous explique qu’elle a appris à les faire à la petite fabrique du village, mais que maintenant elle les fait elle-même, avec  les mêmes normes sanitaires. Elle est adorable de simplicité, notre crémière, et je la félicite pour ses fromages, vraiment bons. Avec un joli sourire et un brin de fierté, elle nous raconte que dans quelques semaines, elle obtiendra son diplôme officiel du gouvernement capverdien pour pouvoir commercialiser ses fromages. Pour cela, elle a du suivre une formation à Praia, la capitale, trouver à se loger là-bas, pour suivre les cours. Son histoire est touchante, Louis lui achète 5 fromages, qui ferons avec nous la traversée vers les Açores. Des sentiers de randonnée partent du hameau, Alberto nous dit que parfois il y emmène de rares visiteurs. Nous laissons Cachaço dans le sillage noir du Toyota, et redescendons vers Nova Sintra.

Sur la place du village principal de Brava, il y a une statue, que j’ai déjà aperçue lorsque nous sommes venus précédemment « faire Internet » (échanger nos e-mails, et prendre les cartes et prévisions météorologiques sur les sites spécialisés, comme UGrib et surtout ZyGrib, le plus performant, je vous le recommande, une petite merveille, gratuite en plus !) à la bibliothèque municipale du village, le seul endroit où existe une connexion publique qui fonctionne correctement. C’est la statue d’un certain Eugenio Tavares., né à Brava en 1867, mort en 1930. Autodidacte, il acquit, on ne sait trop comment sur cette île perdue de l’archipel, une grande culture, et devint plus tard une figure littéraire et journalistique emblématique de l’archipel dans les trois premières décennies du XXème siècle. Il écrivit, aussi bien en portugais qu’en créole capverdien, de nombreux poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre, des articles de presse. Exilé comme nombre des insulaires de Brava à New Bedford, aux Etats-Unis, il y créa un journal  « Alvorada », qui fût longtemps le lien de la communauté capverdienne exilée en Nouvelle-Angleterre.  Il collabora pendant des années avec les principaux journaux de l’archipel, qui publièrent ses célèbres « mornas ». Car il était musicien aussi, et le Cap Vert lui doit quelques unes de ses plus belles mornas. La morna, un style musical particulier, propre au Cap Vert bien sûr, mais qui s’apparente à la saudade brésilienne ou au fado portugais. La morna, c’est l’expression du mal de vivre des émigrés capverdiens, obligés de quitter leur archipel natal pour des raisons économiques, forcés d’aller chercher sous d’autres cieux le travail qui permet de vivre, c’est la traduction de la mélancolie qui s’installe dans le cœur des exilés, enfuis au Portugal, ou plus loin en Europe, et en Amérique du Nord, dans le sillage des baleiniers et des phoquiers. C’est  la musique de la nostalgie du pays natal, de la petite île montagneuse et sèche, restée là-bas, de l’autre côté de l’océan, mais à l’orée de celui-ci, dernière rempart avant le large. La diaspora capverdienne, c’est pas moins de 700 000 capverdiens vivant à l’étranger (dont 260 000 aux Etats-Unis), pour seulement 460 000 nationaux résidents dans l’archipel du Cabo Verde…

Je lis dans un intéressant petit album que nous a  offert il y a quelques mois l’équipage du catamaran Gwenvidik, joliment intitulé Atlas des Iles Abandonnées (Arthaud), quelques mots plaisants de l’auteur, Judith  Schalansky, sur Ilha Brava :



« La rosée perle sur les feuilles des amandiers, des cocotiers et des palmiers dattiers ; elle scintille sur la mer fleurie des dentelaires du Cap, des lauriers-roses et des belles-de-nuit. Cette île est un cœur dont les artères sont des fleuves et les muscles de puissantes chaînes de montagnes. Il bat faiblement la mesure de la morna mélancolique, scandant inlassablement ce vieux chant en mode mineur, cette complainte qui chante l’absurdité de la vie et l’inexorabilité d’un destin qui vous fait partir et revenir un jour. La morna est nostalgie de l’origine, regret lancinant d’un moment indicible du temps passé, elle est désir du pays lointain, du pays natal que personne n’a. Un sentiment éclaté comme les îles capverdiennes, désir d’un lieu qui est ici et nulle part. C’est le chant d’un pays qui ne connaît pas d’ancêtres. Tous ceux qui vivent ici sont les descendants de laissés-pour-compte et d’esclaves, d’émigrés volontaires ou involontaires, d’hommes aux yeux bleus et à la peau noire. La mélodie s’étire sur un rythme incertain, suivant l’arc généreux du legato. La guitare joue la ligne de basse en quatre-quatre, accompagnée du son syncopé du cavaquinho que vient parfois renforcer un violon. Ce sont les chansons qui hantent les cafés et les salles de danse du port : « Qui t’a montré / Ce long chemin ?/ Qui t’a montré / Ce long chemin / Ce chemin / Pour Sao Tome / Saudade Saudade Saudade / Vers ma terre de Sao Nicolau / Si tu m’écris / Je t’écrirai / Si tu m’oublies / Je t’oublierai / Saudade Saudade Saudade / Vers ma terre Sao Nicolau / Jusqu’au jour / De mon retour. » Les deux tiers de ce peuple vivent hors de leur propre pays… »



Bonne chance, Alberto, je me souviens de ton incroyable regard ; j’espère te revoir un jour, sur ton île de Brava, là-bas, à l’orée de l’océan…

Allez, en route pour les Açores, en route pour une semaine de shaker
Photo 1 - Jangada au mouillage dans le petit port de Furna, à Brava....
Photo 2 - Le village de pêcheurs de Furna, logé dans un ancien cratère submergé. Sur la colline, un récupérateur d'eau...
Photo 3 - A Brava, une barque revient des îlots Secos do Combo, en début d'après-midi...
Photo 4 - Au fond  de chaque barque de retour de pêche, toujours 4 ou 5 tazards délicieux...
Photo 5 - Mais parfois la pêche est plus impressionnante encore!
Photo 6 - Brava, c'est Le Vieil Homme et la Mer tous les jours...
Photo 7 - Paysage des hauts de Brava, du côté de Cova Joana.
Photo 8 - Sur le versant ouest abrupt de Brava, la vallée profonde de Faja de Agua...
Photo 9 - Une utilisation de conteneur (du géant italo-suisse MSC) non prévue par la mondialisation...
Photo 10 - Mon copain Alberto Andrade et moi, dans un aluguer...
Photo 11 - Avec Alberto et Louis, nous partons visiter Brava, une île de moins de 10 km de diamètre...
Photo 12 - Maison de village capverdienne, vieillie par le temps, le soleil et le vent...
Photo 13 - A Vila de Nova Sintra, des palais de parpaings...
Photo 14 - Au détour d'une ruelle, la belle demeure d'un émigré capverdien aux Etats-Unis, revenu dans son île pour ses vieux jours...
Photo 15 - Enfants de Brava, archipel du Cap Vert...
Photo 16 - Femme de marin au commerce, à Furna, Ilha Brava...
Photo 17 - En bonne compagnie, dans l'aluguer qui m'emmène dans les hauts de l'île...
Photo 18 - Alberto et notre crémière préférée, qui nous fait goûter ses fromages de chèvre...

mercredi 16 mai 2012

Billet N°157 – Relève d’équipage à Praia de Santiago, et cap sur Fogo, le majestueux volcan du Cap Vert…

Du Vendredi 30 Mars au Lundi 9 Avril 2012 –
 Par Olivier

Douze jours de mer après avoir quitté Clarence Bay, sur l’île de l’Ascension, nous  mouillons dans la baie de Praia de Santiago, la capitale de la petite République du Cap Vert. Il est 03H15 du matin. Il a fallu approcher lentement, et ouvrir grand les yeux pour localiser dans l’obscurité clapoteuse l’extrémité du môle dont le feu ne fonctionne pas. Le mouillage dans la baie de Praia n’a pas très bonne réputation, question vols perpétrés sur les voiliers de voyage. Avant de m’allonger dans le carré à tribord pour finir ma nuit (j’ai dans ce cas à portée de main un gourdin de teck massif discrètement fixé sous la table du cockpit), d’où je peux intervenir rapidement, je jette un coup d’œil au loch enregistreur de distance du récepteur de navigation GPS. Marin, qui essaye de se rendormir à bâbord, sait qu’il est arrivé au terme de son voyage maritime à bord de Jangada. Je lui demande s’il sait quelle distance il a parcouru à bord de notre voilier, avec Barbara et Adélie, depuis notre départ de La Rochelle, jusqu’au port de Praia de Santiago ? Je lui donne précisément la réponse : 33 013 milles marins (soit, pour les terriens, 61 140 km). Je lui dis que je me suis pendant un moment inquiété, quand il tirait quelques bords approximatifs en Optimist à l’Ecole de Voile Rochelaise, mais que maintenant, avec un tour du monde à la voile de plus de 33 000 milles dans les pattes, je suis totalement rassuré. Mon fiston n’a pas usurpé son prénom. Je lui souhaite une bonne fin de nuit, et, moins de 2 minutes plus tard, j’entends ses douces respirations. Il dort.  Dans moins de 3 heures, nous serons réveillés par la lumière du jour et les barques qui sillonnent la baie, emmenant les hommes travailler au port.

Je suis satisfait de cette traversée Ascension-Cap Vert, assez peu habituelle pour les voiliers, et qui à ce titre était longtemps restée quelque peu nébuleuse dans mon esprit au cours du voyage. J’avais du mal à comprendre les raisons qui poussaient certains yachtmen à déclarer qu’il fallait impérativement  traverser l’équateur et la Zone Intertropicale de Convergence vers le 30ème degré de longitude ouest, sous peine de se trouver englués dans les calmes équatoriaux au large de l’Afrique. Un franchissement bien trop à l’ouest à mon goût, sachant qu’à partir d’une telle position, il n’y a aucune autre solution pour rejoindre Praia (port d’entrée obligatoire pour les îles du Sotavento, les îles sous le vent du Cap Vert) que de tirer des bords pendant des jours et des jours contre les alizés soufflant du nord-est, souvent avec vigueur. La plupart des voiliers, peu nombreux, qui faisaient route vers l’Europe à partir de Sainte-Hélène ou de l’Ascension n’envisageaient d’ailleurs pas un instant de s’arrêter aux Iles du Cap Vert, prévoyant une longue traversée Ascension-Açores (quelques semaines plus tard, je les retrouvai à Horta, ils mirent tous de 27 à 30 jours sur ce parcours, soit de loin la plus longue traversée d’un tour du monde, et eurent des conditions difficiles pendant plusieurs jours dans la zone des alizés, arrivant pratiquement tous aux Açores avec des avaries de voiles et/ou de gréement). Lors de nos escales à Sainte-Hélène et à Ascension, je prenais souvent les fichiers de vent relatifs à cette traversée, et j’ai fini par en déduire que la meilleure stratégie de route  n’était pas forcément celle-la. Quitter l’île de l’Ascension en faisant route directe sur l’archipel des Bijagos, au large de la Guinée-Bissau, ne posait aucune difficulté avec les alizés de sud-est soufflant sur le plan d’eau jusqu’à quelques degrés au sud de l’équateur. Bien sûr il fallait garder un œil sur la position et la largeur du pot-au-noir (ZIC), et rester prêt à gagner dans l’ouest pour ne pas se laisser enfermer dans un possible trou de vent à l’est, mais le franchissement de la ZIC en 2 jours semblait possible aux environs du 15ème méridien de longitude ouest, en s’aidant de la risée Volvo au besoin. Ensuite, certes, dans l’hémisphère nord, les choses devenaient plus délicates. Il fallait compter sur un vent de nord-ouest modéré assez fréquent jusqu’aux confins extrêmes ouest de l’Afrique, à proximité des Bijagos, et de là s’attendre à l’inéluctable rotation du vent au nord, ce qui entraînerait un virement de bord immédiat pour filer tribord amures au près légèrement débridé vers l’île de Santiago, un dernier segment de route que l’on devait pouvoir accomplir sur un seul bord avec un peu de chance. C’est finalement ce qui s’est exactement passé pour Jangada, qui, le 27 Mars au matin, rencontrait en mer le navigateur solitaire Jean-Louis Clémendot (dont nous avions fait la connaissance à Jamestown, et avec qui nous étions en contact e-mail) à bord de son yawl Harmattan, parti directement de Sainte-Hélène sans passer par Ascension. Je surveillais la progression de notre voilier sur la carte depuis quelques heures en me disant que le vent refusant de plus en plus et soufflant désormais pratiquement du nord, nous allions bientôt buter sur les hauts-fonds des Bijagos… Le moment du fameux virement de bord stratégique vers les îles du Cap Vert approchait donc, quand j’aperçus la silhouette classique du voilier de plus de 40 ans de Jean-Louis, croisant notre route en approchant par tribord. Nous avions parlé ensemble de cette route vers le Cap Vert lors de notre escale à Sainte-Hélène, et Jean-Louis avait pris la même option que nous. Harmattan, situé quelques milles plus à l’est,  plus proche donc des bancs des Bijagos, avait déjà viré quelques heures plus tôt. Les enfants préparèrent quelques crêpes avec la pâte qui restait du petit-déjeuner, lesquelles furent transférées sur le bateau du navigateur solitaire dans un seau tenu à bout de gaffe, et c’est juste après cette rencontre insolite en mer que le cap fût mis sur Santiago, au près débridé tribord amures, à bonne vitesse, laquelle ne cesserait de s’accroître jusqu’à l’arrivée…



Le marin à la voile a parfois besoin d’un peu de chance dans ses options de route. Lorsque c’est le cas, il en déduit avec une logique parfaite que son option était la bonne…



Praia n’a guère d’intérêt, une ville sans charme, à l’origine perchée sur un plateau rocheux, mais dont les maisons souvent de parpaings bruts se sont beaucoup étendues alentour. Un îlot rocheux sur lequel achève de s’effondrer un vieux fortin. Le vent, dont le flux est accéléré au passage d’un vallon, s’engouffre dans la baie avec vigueur, la poussière est partout et s’accroche à la mâture, aux haubans, aux voiles. L’environnement est sale, la terre aride, la végétation rabougrie. Nous faisons les formalités d’entrée dans la zone portuaire, et c’est finalement le port de pêche qui se révèle le plus coloré, le plus attrayant, le plus odorant aussi. C’est l’Afrique qui, à nouveau, nous saute au visage. Après avoir franchi plus de 360° de longitude, nous sommes revenus en terrain connu. Le policier de l’immigration est très aimable, parle français, et s’octroie un bakchich de 500 escudos (5 euros). Il faut dire qu’il a eu l’amabilité de quitter son bureau pour m’accompagner jusqu’à l’ATM (distributeur de billets) le plus proche, avant de m’emmener dans une guérite du petit commerce local faire 3 photocopies (à ma charge) dont il avait besoin. Cette taxe non officielle de 500 escudos l’oblige en quelque sorte à être sympathique. Ce n’est pas du tout le même gabarit que mon pote le douanier véreux de Port-Moresby : le fonctionnaire capverdien, la bonne cinquantaine, peau brune, sec et hâlé, est beaucoup plus humain, plus avenant.

Plus grand-chose qui ne se paye, de nos jours. Voilà ce que l’homme semble avoir fait du monde !

Le fonctionnement d’une carte bleue dans un distributeur, c’est tout de même magique non ? Ca donne forcément des idées aux gens pauvres. Il faut comprendre. J’essaie. Je ne dis rien, et je laisse faire, pour toutes ces raisons, sans oublier de plus importantes encore : Barbara, Marin et Adélie débarquent ici pour prendre l’avion et rentrer en France. Ils ont besoin d’un visa, juste pour leur transfert via l’aéroport, situé à 3 km du mouillage. C’est la loi. Et mon frère Louis, qui lui arrive de Toulouse par avion pour embarquer et quitter le pays par la mer, doit également voir sa situation régularisée avec le service de l’immigration. Alors je fais comme si de rien était, je largue le billet de 500 escudos, et je suis presque content. Il est pourtant plutôt rare que je m’en laisse imposer, dans le genre. En quittant la petite pièce, je jette un regard amusé, qui m’arrache une amorce de sourire, à l’affiche gouvernementale suspendue au-dessus du bureau de l’agent, qui incite à combattre la corruption dans le pays…

Trois jours plus tard, mon frère a posé ses sacs à bord, apportant avec lui l’invariable lot de pièces de rechange attendues. Et j’ai accompagné mon petit équipage à l’aéroport de Praia, avec beaucoup d’émotion. Dans les 48 heures qui ont précédé leur débarquement, j’ai vu 4 ou 5 gros sacs se remplir doucement, mais de plus en plus « à barroter » (c'est-à-dire bien pleins, une expression des marins au commerce qui signifie, dans les cales d’un cargo, charger la marchandise ras-la-gueule jusqu’à toucher les barrots de pont), jusqu’à avoir du mal à les fermer. Je vois partir mon petit équipage avec tristesse, vers une autre vie que celle qui nous a liés tous les quatre à bord de Jangada pendant presque trois années…

Lorsque j’embrasse Barbara, nous échangeons un regard humide, il y a des départs plus symboliques que d’autres.



Dans quelques heures, la petite famille arrivera à Marseille via Lisbonne, le changement de vie va être radical. Barbara et les enfants vont passer le dernier trimestre scolaire  dans le Var, chez les parents de mon épouse. En fin de classe de 3ème, les choses deviennent sérieuses, et « Folcoche »  ne plaisante pas avec le CNED. Barbara se sera acquittée de cette responsabilité parentale (qu’elle a souhaité exclusive) avec une rigueur exemplaire, si l’on fait une comparaison avec certains autres voiliers apparemment plus laxistes, ou simplement plus cool, à ce niveau. Ceci dit, elle a pu élaborer pendant ces 3 années une idée pas forcément exclusivement positive sur le type d’enseignement à la française, par rapport aux méthodes anglo-saxonnes. Ce qui n’enlève rien à la haute qualité des cours du CNED. Folcoche pourrait vous en parler pendant des heures…

Pour leur retour au pays, mon petit équipage aura une surprise gastronomique de taille, après, il faut le reconnaître, des mois et des mois de monotypie alimentaire, que les talents culinaires du joli lieutenant ont réussi à sauver de la monotonie. Chacun d’entre eux a pu passer commande du menu de ses rêves, qui les attend dès le premier jour de leur retour en France…



Pendant ce temps, à bord de Jangada, ancré pour 48 heures encore dans la baie ventée de Praia, mon frère et moi achevons de remettre en état l’alternateur 24 volt attelé au moteur bâbord, dont nous avons remplacé le régulateur, qui avait trépassé. Un problème technique d’adaptation un peu plus complexe que prévu, qui nous a occupés quelques bonnes heures. Je termine les révisions techniques et les opérations classiques de maintenance sur le bateau (on ne s’ennuie jamais à ce niveau sur un voilier qui fait le tour du monde), puis nous faisons quelques approvisionnements dans la ville haute de Praia, dans les  mercados et au marché aux fruits et légumes. Je passe à la Police Maritime faire les formalités de sortie. C’est elle qui a, sans ménagement ni délicatesse, visité la veille le voilier de notre ami Jean-Louis, arrivé 36 heures après nous à Praia, avec un génois déchiré. Gros pneumatique puissamment motorisé, pas mal de galons sur les épaules des agents (dont on sait qu’ils ne remplacent jamais la compétence effective, ce serait trop facile…), sabots au pied (godillots militaires), et (j’allais dire bien sûr) manœuvre d’approche ratée impliquant une regrettable collision  avec le portique arrière d’Harmattan… Une histoire mal engagée qui se poursuit évidemment (la vengeance prévisible des agents de l’état touchés dans leur ego) par une fouille poussée du bateau, sans aucun résultat. La jeune République du Cap Vert a encore quelques progrès à faire pour séduire les voiliers voyageurs, qui sont nombreux à passer au large de ses îles, non sans quelques raisons hélas, nous allons pouvoir l’expérimenter bientôt nous-mêmes… Mon intention est de visiter les deux seules îles,  les moins courues de l’archipel, Fogo et Brava, où je n’ai, contrairement aux autres (à l’exception de Maio), jamais été. Je souhaiterais mettre le cap sur les Açores directement depuis Brava, l’île la plus à l’ouest, à l’ouvert du grand large. Mais non, cela supposerait, administrativement, soit de revenir faire la sortie à Praia (ce qui implique de rebrousser chemin sur 80 milles), soit de faire escale à Mindelo, sur l’île de Sao Vicente, située au vent et que je connais par cœur (louvoyage sur plus de 100 milles garanti dans un alizé souvent musclé, 30 nœuds couramment), et où je n’ai pas particulièrement envie de perdre du temps pour seulement obtenir un papelard, qui ne me sera même pas demandé à mon arrivée à Horta, sur l’île de Faial, aux Açores… Il faudra sans doute hélas quelques décennies à l’administration cap verdienne pour qu’un fonctionnaire de haut rang se penche sur ces données pratiques extrêmement simples et logiques, pour les adapter avec intelligence, comme c’est le cas dans bien d’autres archipels, celui des Açores par exemple. Mais cela suppose de déléguer à un fonctionnaire de moindre rang, sur l’île d’à côté, l’immense pouvoir de signer un petit papier et d’y apposer un coup de tampon (papier inutile que vous jetterez bientôt) autorisant un petit voilier et son équipage (pas vraiment tous des bandits de grand chemin), déjà parfaitement en règle avec la loi locale et dont on connaît par ailleurs déjà tout (puisqu’il s’est acquitté antérieurement de toutes ses formalités d’entrée), à poursuivre sa route vers d’autres cieux… Si, comme moi, vous avez un peu de mal à comprendre pourquoi la vie n’est pas plus simple, c’est que vous ne vous rendez pas compte du traumatisme et du risque encourus par ce haut fonctionnaire, voilà tout…

Alors j’utiliserai une troisième solution, probablement non prévue par les autorités locales : le cas de force majeure consécutif à la dégradation météorologique imprévue, dès que nous aurons pris la mer depuis Brava, la dernière île de la République du Cap Vert avant le grand large…



Le 5 Avril au matin, nous quittons la baie peu convaincante de Praia de Santiago, et hissons la toile vers Fogo, située dans l’ouest à une trentaine de milles. Le cône volcanique, qui culmine à 2829 mètres d’altitude, émerge des nuages blancs dans l’ouest. Les canaux entre les îles hautes sont souvent le lieu de conflits violents entre forces météorologiques et océanographiques divergentes. Nous quittons Santiago avec des vents faibles, appuyés au moteur. Les physalies sont nombreuses à la surface de l’eau. Nous en capturons une qui passe le long du bord, avec un seau, pour observer cette étrange créature. Celle-ci a capturé dans ses filaments urticants bleu pétrole un petit poisson d’une dizaine de centimètres, dont le système nerveux semble atteint par le contact des filaments. J’ai un peu de mal à comprendre ce qu’elle va en faire, de ce malheureux poisson, mais je ne connais rien hélas du régime alimentaire de la physalie. Vivement un petit tour sur Internet, ce merveilleux outil de culture des temps modernes quand on l’utilise pour obtenir des informations immédiates. Quelques milles plus loin, dans le sud-ouest de l’île, à un endroit où je sais que les fonds dépassent 1500 mètres, j’aperçois une barrière de brisants, qui succède brutalement à la surface calme de la mer. L’ambiance va changer radicalement, nous approchons du couloir de vent qui souffle avec puissance entre les deux îles. Je préviens mon frère d’abord incrédule que nous prenons le 2ème ris immédiatement : dans 5 minutes  un vent de 30 nœuds aura succédé au calme plat ! Nous entrons dans la zone ventée, l’état de la mer change complètement en l’espace de 300 mètres, le bateau accélère, nous voilà à 10 nœuds dans des gerbes d’écume, cap sur le sud de Fogo !

Deux heures plus tard, du côté de Punta do Alcatraz, nous retrouvons progressivement l’abri sous le vent de l’île-volcan : le vent adonne en suivant la courbure de la côte, la mer se calme doucement. Nous ressortons une ligne, passons sur un banc de roches à 15 mètres, et attrapons une carangue qui nous assurera 3 ou 4 repas. Un chalutier s’est mis à la côte  au sud de l’île il y a quelque temps, l’étrave dirigée vers la terre. Juste au-dessus de lui, une imposante falaise de lave de 120 mètres de hauteur, qu’il avait peu de chance d’escalader, même avec de l’élan…

A la nuit tombante, nous passons sous le village de Sao Filipe, la principale localité de Fogo, (à l’origine l’île s’appelait Sao Filipe, et c’est à la suite de la première éruption du volcan après l’installation des premiers occupants, en 1680, que les îliens la rebaptisèrent Fogo) perchée sur sa falaise, et jetons l’ancre à l’ouvert du seul petit port de l’île, Vale de Cavaleiros. Il y a là un voilier espagnol, qui roule dans le ressac. Mouillage précaire, à l’extérieur de l’abri de la jetée, à quelques dizaines de mètres seulement des roches noires sur lesquelles les vagues se brisent bruyamment.  70 mètres de chaîne à l’eau sur un fonds qui tient plutôt mal, mais attention à la rotation possible du vent, même si elle est rare. A l’ouest de l’île, ce petit port plutôt inconfortable s’abrite du flux des alizés de nord-est derrière un petit promontoire rocheux. Mais on aperçoit le couloir de vent qui sévit à seulement un demi-mille au large… Le quai aménagé à l’intérieur de la jetée accueille le petit ferry rapide de desserte des îles et les caboteurs de transport qui approvisionnent Fogo. Les barques de pêche sont sorties de l’eau sur une rampe en dur qui a du être la première construction portuaire de ce petit havre relatif.

Autant le dire tout de suite : notre escale à Vale de Cavaleiros me laissera quelques mauvais souvenirs, regrettables car par ailleurs la population de l’île et les paysages de Fogo sont attrayants. C’est d’abord une barque de pêche qui, le lendemain de notre arrivée, nous approche au mouillage avec à son bord un jeune capverdien dont l’embarcation a visiblement été affrétée pour l’occasion, associé à un énergumène qui propose ses services comme guide à tout faire pour nous et avec nous, des formalités d’arrivée à la visite du volcan… Exactement le genre de proposition qui ne m’intéresse jamais, moi qui adore découvrir les choses par moi-même ! Je n’aime pas les guides, spirituels ou pas. Les choses se gâtent vite, car ce jeune personnage, 25  ans environ, se montre rapidement insistant dans ses propositions et plutôt agressif devant mon refus poli. Je lui explique d’abord qu’il s’y prend mal, car j’ai été obligé de descendre rapidement dans la jupe pour éviter les chocs de la lourde barque avec notre voilier. J’essaie de lui faire comprendre qu’on peut parfaitement parler à quelques mètres de distance, de bateau à bateau, sans qu’il ne soit besoin de faire tosser son embarcation sur nos bordés de coque, mais cela semble déjà exiger de lui un effort de compréhension notable. Il m’indique qu’il a été chargé de veiller sur l’annexe de l’équipage espagnol débarqué à terre, et sur son bateau, ce que je ne crois guère (plus tard, nous aurons confirmation par l’équipage espagnol que celui-çi n’a jamais rien demandé de tel), qu’il a longtemps travaillé à la marina de Mindelo, qu’il connaît le métier de marin, etc… Il entreprend ensuite, à ma grande surprise, de débarquer sur la jupe arrière bâbord de Jangada, pour sans doute se rendre plus convaincant ! Ce geste équivaut pour un marin à pénétrer à l’intérieur d’une maison, à terre, sans y être invité. Je l’en empêche en occupant la jupe arrière  de ma modeste personne d’1,86 mètre et 85 kilos encore bronzés et lui demande de partir avec son acolyte et sa barque, avant que les choses ne s’aggravent. Mon attitude, le ton de ma voix,  mon regard semblent être convaincants. Je sais l’être, parfois. Nos visiteurs s’en vont, en proférant quelques injures que je préfère ignorer (mais ça m’est toujours difficile, ce truc-la). Une demi-heure plus tard, nous les voyons approcher à nouveau, mais cette fois-ci ils se dirigent directement vers le voilier espagnol, dont nous savons l’équipage à terre ! Je les suis des yeux et, nouvelle surprise, je vois notre énergumène monter à bord du voilier rouge, et farfouiller dans le cockpit, autour de la porte de descente ! Je l’appelle immédiatement et leur fait signe avec autorité de débarquer et de venir nous voir. Ce qu’ils font. A l’approche de la barque, je prends quelques photos du faciès de ces deux personnages indélicats avec mon petit appareil numérique, ce qui met le supposé guide en fureur ! Il me dit que je viens de commettre un crime, que je dois payer pour cela (en argent sonnant et trébuchant)…, et il entreprend de se rapprocher de la jupe arrière une nouvelle fois avec sa putain de lourde barque ! Je me vois obligé de le repousser sans ménagement, et même de le menacer s’ils ne retournent pas immédiatement au port, lui, son associé de fait et leur barque à la con. Je ne vais pas jusqu’à exhiber le gros gourdin de teck massif précédemment cité, dont je n’ai encore jamais eu à me servir, mais j’y songe. Le jeune marin, âgé d’une vingtaine d’années, veut visiblement laisser tomber ce mauvais business, il essaye de calmer l’autre et tente de le convaincre de partir, et ils finissent effectivement par s’éloigner, mécontents d’être tombés sur un mauvais client. Il faut en effet savoir que cette méthode de commerce agressive, indélicate et non équitable, porte malheureusement assez souvent ses fruits : les équipages un peu apeurés, souvent des couples de retraités, préfèrent la plupart du temps obtempérer en passant commande d’au moins une prestation qu’ils essayent de minimiser à tous points de vue (comme la surveillance de leur annexe lorsqu’ils sont à terre), plutôt que de risquer une confrontation directe. Une démarche qui encourage malheureusement ce type de comportement désagréable envers le navigateur suivant. Mais, sans pour autant vouloir refaire le monde tous les matins, ce n’est pas trop dans mes habitudes de me plier à ce genre de pression. Pas du tout, même. Aux nouvelles injures du « guide », qui ne nous paraît pas à vrai dire, à mon frère et à moi, totalement pourvu de moyens intellectuels normaux, je réponds que j’irai montrer mes photos à la police maritime chez qui j’ai été effectuer les formalités d’arrivée. Dans ces cas-là, il convient en effet d’être prudent, pas tellement pour soi, mais pour son matériel, en particulier pour l’annexe et son moteur hors-bord, qu’on est bien obligés de laisser à quai dans le port pendant qu’on est à terre. Prévenir la police maritime locale d’un tel incident est donc une démarche préventive quasiment indispensable. Quelques heures plus tard, alors que je débarque pour aller réserver une voiture de location à Sao Filipe, j’aperçois simultanément d’un côté mes deux potes, scotchés là, et qui semblent gênés par la perspective de ma déclaration promise aux autorités ; de l’autre, un agent que j’ai rencontré la veille au poste de la police maritime. Je m’en approche et lui relate rapidement l’incident, en lui disant que ce n’est pas grave, que je ne m’en formalise pas outre mesure, mais que pour autant, je m’inquiète pour mon annexe et son moteur hors-bord, voire même pour mon voilier. Il me demande de lui montrer mes deux nouveaux copains de Fogo, et leur ordonne aussitôt de venir avec nous au poste. Le « guide » entreprend alors de donner sa version des faits aux agents, mais sur un ton qui l’arrête net, je lui enjoins de se taire. Je raconte l’histoire calmement aux policiers, en tournant le dos à l’excité du bocal.  J’insiste sur le fait que ce n’est pas très favorable à l’image de la République du Cap Vert de faire l’effort de venir visiter ses îles alors que beaucoup les délaissent, pour se trouver confronté à ce genre d’incident. J’explique aussi que le fait de faire une proposition commerciale est une chose, que celle d’insister inutilement et de devenir agressif en est une autre, et qu’enfin monter à bord d’un voilier au mouillage alors que son équipage est à terre, ou tenter de le faire sans y être invité, est un acte qui va au-delà de ce que les énergumènes ici présents ont à l’esprit. Les policiers me demandent à visionner les images de mon appareil, mais pour calmer le jeu avec mes potes, je propose de les leur montrer puis de les détruire aussitôt, en expliquant que nous sommes venus pour visiter leur île, pas pour avoir des emmerdements. Les policiers regardent, puis j’efface les images devant mes petits copains, qui semblent soulagés. J’entreprends alors de leur expliquer tout ce qui m’a déplu dans leurs façons de faire, les chocs de la barque sur le bordé, l’insistance inutile, puis l’agressivité, et je termine par l’analyse du fait de monter à bord. En regardant le « guide » droit dans les yeux à 30 cm de son visage, je lui dis que moi je ne me permettrai pas d’entrer  dans sa maison sans y être invité. Et je lui dis que depuis 3 ans, mon bateau, c’est ma maison. Il semble découvrir et comprendre ce fait qui semble nouveau pour lui… Les policiers prennent le relais, le ton est moins conciliant, je pense qu’ils récoltent un avertissement clair, et nous prenons congé. J’aperçois mes nouveaux amis monter dans un aluguer qui file vers Sao Filipe. Ils me font un signe amical de la main, accompagné d’un sourire. Un quart d’heure plus tard, je sors d’une petite agence de location de voitures, et quelques centaines de mètres plus loin, je tombe par hasard sur mon « guide » qui remonte la rue en sens inverse! Il la traverse et, souriant, vient me serrer la main en s’excusant. Allez, on a tout oublié. La vie est belle !



Le lendemain, nous héritons d’un 4 x 4 Mitsubishi comme voiture de location, ce qui va, hélas, me donner quelques idées. Pas très bonnes. Nous parcourons les petites routes sinueuses qui sillonnent les pentes du volcan. Cà et là, de petites fermes pauvres s’accrochent à la terre sèche. Une végétation de type sub-saharien a bien du mal à habiller de vert les anciennes coulées de lave. Quelques chèvres, des ânes, quelques arbres fruitiers, un peu de maïs, peu de légumes. Des aires sommairement cimentées récoltent par endroit les rares eaux de pluie qui tombent parfois sous le vent du sommet. L’eau est rare, la vie âpre, les habitants peu nombreux. La pauvreté, de rigueur.

Dans un hameau perdu, nous rencontrons une famille avec plusieurs enfants, qui habite une simple masure au bord de la route, un peu isolée. La chance tombe sur eux. Je ne veux surtout pas de chamailleries entre deux familles locales, ce genre de distribution est toujours délicat à réussir. J’explique tant bien que mal en portugais à la mère de famille que je suis sur un voilier à Vale de Cavaleiros, que j’ai fait un long voyage de presque 3 années, et que ma femme, et mes enfants qui ont grandi, sont repartis en France depuis Praia de Santiago, en me laissant des vêtements qu’ils ne peuvent plus utiliser (nous les avions gardés de longue date en pensant les donner dans une île pauvre du Cap-Vert). Alors, là, c’est la fête au village ! Le visage de cette femme pauvre s’illumine de joie, elle me gratifie d’un joli sourire, et plonge ses deux mains de bon cœur dans mes sacs en plastique. Elle déplie sur la portière et la banquette arrière de la voiture des T-shirts, des jupes, des maillots de bain, des shorts, des bermudas… Elle passe visiblement un  moment  heureux à examiner ces fringues, et à les choisir. Quand elle a fini de faire son choix, il reste encore l’équivalent d’un sac. Je lui demande de le prendre, et de le donner à ses voisins. Elle acquiesce et envoie son fils d’une dizaine d’années cueillir 2 grosses papayes dans l’arbre qui jouxte sa petite maison. Nous reprenons la petite route du cratère avec nos papayes et sans nos fringues. Mission accomplie !

Sur les pentes sud du volcan, les coulées de lave récentes datant de l’éruption de 1995 marquent d’un noir intense leur cheminement vers la mer. Le volcan de Fogo est en sommeil très relatif. Un lotissement de petites maisons préfabriquées achève de se dégrader au soleil et au vent. Les habitants du village de Boca Fonte, complètement détruit par l’éruption, que le gouvernement souhaitait reloger là, n’ont jamais voulu s’y installer. On les comprend…

La route serpente vers le sommet de l’île et nous entrons bientôt dans la caldeira, qui ne mesure pas moins de 8 km de diamètre. C’est l’ancien cratère du volcan de Fogo, beaucoup plus important que le cône actuel qui s’est érigé à l’est de la caldeira, culminant à près de 3000 mètres d’altitude. En l’espace de quelques centaines de mètres, le paysage devient lunaire. Une épaisse couche de cendres et de petites scories recouvre le sol de la caldeira. Ce désert minéral était auparavant cultivé par les habitants de trois petits hameaux, implantés dans l’ancien cratère. La vigne y poussait, de façon bien plus importante qu’aujourd’hui, et on y cultive depuis des décennies un très bon café. On y aperçoit aussi des manguiers, des pommiers, les ananas y poussent également. Nous faisons l’acquisition à la petite coopérative locale du village de Cha das Caldeiras de deux bouteilles de vin et d’un sachet de café produits dans le cratère. Le vin, issu de pieds de vigne dont on ne peut douter du courage, s’avérera charpenté, et le café excellent. Certains habitants du village de Cha das Caldeiras sont aussi blonds que leurs maisons de lave sont noires. Il se dit qu’ils descendent du Duc de Montrand, un français qui le premier, implanta la culture de la vigne dans les arpents de lave lunaires du cratère de Fogo, vers 1872.

Avec une mauvaise carte de l’île et notre Mitsubishi, nous décidons de rejoindre la côte nord de l’île par une piste descendante qui, sur le papier, ne semble poser aucune difficulté particulière. Ce sera une mauvaise idée… La carte est fausse. Un sentier muletier succède à une piste, sans aucune différence graphique. On ne peut pas tout avoir : c’est aussi le signe que le tourisme est peu développé à Fogo.

Le tracé devient de plus en plus nébuleux, à l’évidence cette piste n’est plus utilisée, et les difficultés de franchissement augmentent progressivement. Mais en pareil cas, on se dit toujours que le plus dur est fait, qu’on va arriver incessamment au hameau convoité, et qu’à partir de là, on est sorti d’affaire puisqu’on retrouve une petite route goudronnée. Lors de certains passages, je me dis en moi-même qu’il ne faut pas que nous soyons obligés de faire demi-tour, parce que sinon cela va être chaud pour remonter. Louis s’inquiète autant que moi, et plutôt davantage, mais, en tant que navigateur, il se fie à la carte et ne s’attend pas au verdict qui tombe brutalement à l’arrivée à une petite ferme abandonnée : la piste se transforme en chemin muletier, le hameau est encore loin, et on ne passe plus du tout en 4 x 4 ! Nous sommes pris au piège. Nous essayons d’obtenir des infos auprès de deux gamins qui gardent quelques chèvres dans cette masure abandonnée, et ils nous confirment qu’il n’y a pas d’autre issue que de faire demi-tour… Aïe aïe aïe ! Les choses se présentent mal. Ce 4x4  n’est pas muni (comme d’ailleurs la plupart des véhicules soi-disant tous terrains d’aujourd’hui) d’un blocage de différentiel. Je vais vite regretter « Papa Tango Charlie… », le Land Rover familial, qui, lui, est capable de grimper aux arbres, et avec lequel nous aurions franchi ces difficultés sans peine…Les pneus de notre véhicule sont usés jusqu’à la corde, et certains passages que nous venons de franchir en descente m’inquiètent sérieusement dans l’autre sens… La pression monte sérieusement chez le frangin, qui jure à juste titre contre les cartes capverdiennes (le savez-vous, nous n’avons pas que des défauts en France, nos cartes, que ce soit marines ou terrestres, sont parmi les toutes meilleures du monde, au niveau précision, lisibilité, qualité d’information et d’impression, merci à Michelin - les pneus, mais depuis longtemps, les cartes aussi - à l’IGN - Institut Géographique National - et au SHOM – Service Hydrographique et Océanographique de la Marine) peut-être un peu aussi contre l’optimisme du frère cadet, qui aime bien pousser le bouchon de l’aventure à la moindre occasion où cela semble possible… Je lui dis pour le taquiner que je suis déçu par sa prestation de navigateur, et il me répond qu’un bon pilote de 4x4 doit savoir ce dont est capable ou pas son véhicule… Les frangins en live, quoi ! Je m’en sors en disant que je me base toujours sur mon expérience Land-Rover Defender, mais là, pas de Land-Rover Defender, pas de treuil, pas de blocage de différentiel, c’est pas gagné !  Effectivement, en l’espace de 50 mètres, on est planté, ça patine dur, et malgré toutes les tentatives, on creuse l’ornière. Rien n’y fait, les pierres, les morceaux de bois, l’élan, les gamins qui poussent avec nous… Des dizaines de tentative infructueuses, pour franchir une mauvaise marche de terre. Sueur et galère, 2 heures plus tard, on a hissé le véhicule de 5 malheureux mètres, mais ce petit talus semble infranchissable sans une aide extérieure. L’embrayage chauffe, la mécanique souffre. On n’aime pas. L’heure tourne. Nous décidons d’aller tenter de trouver un propriétaire de 4x4 conciliant au village de la caldeira. Me voilà parti pour 8 km de piste à parcourir à pied… Arrivé au hameau de Cha das Caldeiras, je réussirai à convaincre la tenancière d’une pension, dont le mari est absent, mais dont je vois un gros truck Toyota Hilux bleu pétrole garé à proximité, de me prêter l’engin contre la promesse de 20 euros et d’une bonne bière fraîche à notre retour. Au volant de l’engin, munis d’une bonne corde, nous voilà partis avec son fils, cap vers les lieux du drame. Le Toyota semble lourd, avec de larges pneus (mais sans blocage de différentiel non plus !), et je me dis que nous sortir de là va être un jeu d’enfants. Je me trompe.

Nous allons réussir à franchir cette sacrée marche, mais bien d’autres difficultés nous attendront sur le chemin du retour au village, avec non plus un seul, mais deux véhicules à ramener ! Il faudra se relayer aux volants, reculer pour prendre de l’élan en changeant de trajectoire un nombre incalculable de fois, et finalement charger la benne des deux engins de plusieurs centaines de kilos de pierres pour réussir in extremis à passer, en charge, toutes les difficultés de cette piste damnée. Il fait quasiment nuit quand nous arrivons à la pension, la bière est délicieusement fraîche, nous restons quelques minutes à souffler, je largue mes 20 euros sans regret, et nous reprenons la route de Sao Filipe, à bord de notre Mitsubishi qui a changé de couleur, passant du gris métallisé à l’ocre de la poussière. Plus de 4 heures de galère, mais on s’en sort finalement bien !

Fin d’une journée dont le programme a été sérieusement perturbé. L’heure du retour du véhicule à la petite agence est passée, nous faisons un détour pour prévenir le loueur que nous conservons la voiture le lendemain (dans l’obscurité et garé à 30 mètres, il ne posera pas de questions), mais là encore, décidément, ce ne sera pas une bonne idée…

Le lendemain, après avoir nettoyé la voiture intérieur/extérieur, nous quittons le petit port pour la côte nord de l’île, qui nous avait été jusque là interdite. Ballade sans histoire, petit restaurant local pour le déjeuner, et retour au port. Nous sommes le Dimanche de Pâques.



Mais à bord de Jangada, dans le même temps, une autre séquence se déroule, sans nous. J’avais remarqué depuis notre arrivée au mouillage la rotation des barques de pêche, armées par deux ou 3 marins, souvent jeunes, qui  passaient à proximité de notre voilier au mouillage, en quittant le port de Vale de Cavaleiros, ou bien en y revenant. Pendant notre absence (notre départ du bord et la présence de notre annexe dans le port ont du être remarqués), quelqu’un s’est introduit à bord pour commettre un vol. Pendant que la barque était dissimulée par les coques du catamaran à la vue des usagers de la zone portuaire, distante de 200 mètres environ, un individu indélicat s’est invité à notre bord, de façon vraisemblablement très rapide. Il a contourné le roof, dont l’accès était fermé à clef, forcé les fermetures d’un des deux capots avant du carré, par lequel il est entré, et a volé un ordinateur et deux I pods ainsi que, je m’en apercevrai plus tard, deux vestes de quart Musto. Lorsque nous revenons à bord, mon moral en prend un coup, mais je ne mesure pas encore exactement l’étendue de la perte. Cet ordinateur contenait pas mal de documents personnels et professionnels, toutes les archives de notre blog de voyage, des milliers de photos originales et corrigées de notre tour du monde, le logiciel de navigation Maxsea et les cartes qui vont avec, etc… Je m’aperçois que le voleur a également tenté d’emmener la base audio Bose, mais le fil d’alimentation l’en a dissuadé. A l’évidence, il n’est resté, en plein jour, que quelques secondes dans le carré. Il aurait pu emmener les jumelles, un autre ordinateur dissimulé, une caméra, des appareils photos, des appareils de navigation, et j’en passe.

Le coup est dur, tout n’était pas rigoureusement sauvegardé, mais finalement question images, je ne perdrai que les originaux de Sainte-Hélène et de l’Ascension (aux Açores, je récupèrerai ultérieurement les images originales des copains sur ces deux escales). J’arriverai, avec beaucoup d’heures de travail, à retrouver l’essentiel des textes et des images. Mais, à la fin d’un tour du monde, ce genre d’incident est presque traumatisant, vous laissant à l’esprit l’ amertume profonde d’avoir voulu apparemment à tort faire escale dans un pays dont beaucoup de navigateurs se détournent en ce moment (pour des raisons de sécurité), alors que la très grande majorité de la population est accueillante et honnête. Cela m’apprendra également à sauvegarder mes documents importants sur disque dur externe à dates régulières rapprochées (15 jours semble correct), mais quelle contrainte !

Je passe des heures au poste de police de Sao Filipe, rappelle l’histoire du « guide » et de son acolyte aux policiers qui la connaissent déjà (et pour autant je ne pense pas que ce soit eux qui aient fait le coup, trop risqué pour eux), mais je ne sens pas la police locale très motivés pour enquêter et tenter de retrouver le voleur. Ils me donnent l’impression de penser qu’un  européen (forcément riche) s’est fait voler du matériel électronique sur son voilier par un pauvre pêcheur capverdien, cela n’a rien d’étonnant, c’est compréhensible, et presque normal ! Le chef de la police de Fogo me demande de lui donner du temps, alors je lui demande son numéro de téléphone, et lui indique que nous partirons demain à Brava pour le laisser travailler, et que nous reviendrons ensuite.

Mais par la suite, mes appels resteront inutiles, la police ne trouvera rien (a-t-elle cherché ?), nous ne reviendrons donc pas à Fogo, et à l’heure qu’il est, plusieurs semaines après les faits, je n’ai toujours pas reçu, malgré ma demande, le moindre document officiel attestant, au minimum,  de ma déclaration de vol…

Vale de Cavaleiros, une escale au goût amer…

Direction Brava, l’île de la réconciliation.
 
Photo 1 - Le volcan de Fogo, qui culmine à 2829 mètres, vu depuis le canal qui le sépare de l'île de Santiago...
Photo 2 - Les maisons anciennes de Sao Filipe, le principal bourg de l'île de Fogo, sur la côte ouest...
Photo 3 - L'église de Sao Filipe, pendant une cérémonie en plein air...
Photo 4 - Couleurs chaudes au soleil couchant, à Sao Filipe...
Photo 5 - Habitation de village traditionnelle du Cap Vert, à Sao Filipe...
Photo 6 - Les combats de l'indépendance de la jeune République du Cap Vert ne sont pas si lointains (1975)...
Photo 7 - Le parpaing est un module apprécié au Cap Vert, où les maisons restent souvent sans autre finition...
Photo 8 - La pêche est essentiellement artisanale, l'accès à la mer reste difficile...
Photo 9 - Distribution des vêtements du petit équipage de Jangada, devenus inutilisables, dans un village de l'intérieur...
Photo 10 - Masure cap-verdienne, dans le nord-ouest de Fogo...
Photo 11 - Système de récupération d'eau, dans un hameau de l'intérieur, à Fogo...
Photo 12 - L'Afrique n'est pas loin, les baobabs poussent sur les terres arides de Fogo...
Photo 13 - Là comme ailleurs, les jeunes quittent les fermes pour aller vivre dans les villes...
Photo 14 - Dans la caldeira principale de Fogo...
Photo 15 - Le cône actuel est plus petit que l'ancien volcan, fracassé par une gigantesque explosion...
Photo 16 - Survivant de l'éruption de 1995, qui détruisit la plupart des cultures de la caldeira (vigne et café)...
Photo 17 - Des rangs de vigne ensevelis sous les cendres et les scories de l'éruption de 1995, seuls subsistent quelques pieds courageux.
Photo 18 - Jacaranda en fleur sur les bords de la caldeira de Fogo...