samedi 18 septembre 2010

Billet N°82 –De Suvarov à Niue Island, en passant par Rose Island, l’atoll interdit.

Du Mercredi 8 au Samedi 18 Septembre 2010.


Par Olivier

Avec quelques regrets, je pourrais l’appeler Dream Island.

Comme une autre petite île qui porte ce joli nom, et sur laquelle j’ai eu la chance de débarquer, il y a quelques années, à l’ouest de la péninsule antarctique, non loin de la base américaine de Palmer.



Mais ma Dream Island des tropiques est située, elle, dans le Pacifique Sud, quelque part entre Iles Cook, Samoas et Tongas. Plus exactement elle est américaine, fait partie du territoire US des Samoas, et est située à quelques 150 milles nautiques environ dans le sud-est de Pago Pago. Rose est un atoll inhabité, devenu récemment un « National Wildlife Refuge » géré par l’US Fish & Wildlife Service, dont le bureau pour Rose Atoll se trouve à Honolulu (Hawaï). Pratiquement carré, l’atoll ne mesure guère plus de 2 km de côté. Rose est qualifié de plus petit atoll du monde. Il ne porte que deux îlots, Sand Island, au nord, une petite langue de sable dépourvue de toute végétation. Et Rose Island, à l’est, haute de seulement 3,50 mètres. Un petit îlot de rêve… dont l’accès, fermé au public, est réservé aux scientifiques autorisés.



Mais le premier occidental à apercevoir l’atoll fut le français Louis de Freycinet, en 1819. Et cela me suffit à penser que nous avons, nous, équipage français à bord de Jangada, hérité naturellement de quelque droit de visite, naturellement hautement écologique, sur l’atoll de Rose...

Y faire une petite escale discrète, et parfaitement respectueuse des lois de la nature, me tente fortement.

A Suvarov, je prends connaissance confidentiellement d’un message envoyé une dizaine de jours plus tôt par un voilier qui y a relâché quelques jours, seul et sans encombre. Encourageant.

L’atoll de Rose appartient surtout aux tortues marines, à des milliers d’oiseaux de mer, et à une multitude de poissons de récif et autres prédateurs à nageoires. Comme dans toute cette région du Pacifique, les baleines à bosse (humpback whales) croisent volontiers autour de l’atoll pendant le printemps austral, le temps que leur jeune progéniture soit capable de prendre la route des eaux froides de l’Antarctique. Une passe d’une quarantaine de mètres, qu’il faut localiser avec soin avant de s’y engager, fait communiquer le lagon de Rose avec l’océan, au nord. J’ai une carte marine succincte, mais suffisante pour entrer dans le lagon.

Les américains de l’US Fish & Wildlife Service, ceux-la même qui sont en charge de la préservation de l’atoll de Rose, ont du regretter d’avoir donné contre quelques milliers de dollars une licence de pêche au long-liner taïwanais qui, en Octobre 1993, a fait naufrage sur le récif de Rose, déversant quelques 400 tonnes d’hydrocarbures sur ce petit joyau de la planète…Joli petit désordre écologique très officiel…

Nul doute que l’escale du voilier Jangada, autorisée ou pas, serait infiniment plus en symbiose avec le milieu naturel. Peut-être procurerait-elle même une distraction bienvenue à la population animalière de l’atoll ?



Le Mercredi 8 Septembre, nous quittons l’atoll de Suvarov avec un vent d’est soutenu. La passe est chahutée, nous la franchissons lentement, sous grand-voile à 2 ris et moteurs au ralenti. A Suvarov, nous avons indiqué aller vers Niue Island, ce qui n’est pas faut, mais nous n’avons pas signalé notre détour par l’atoll de Rose.

Dans la nuit du 9 au 10 Septembre, une large zone de grains s’abat sur nous. Le vent rugit à 40 noeuds, la mer se creuse, nous affalons la grand-voile, et poursuivons notre route vers Rose sous foc seul, à vitesse réduite pour attendre le jour. Une lueur pâle en tient lieu, et quelques 300 milles après notre départ de Suvarov, j’aperçois sur l’horizon à bâbord le court trait sombre formé par la ligne de faîte des cocotiers d’une petite île posée sur l’océan.

Rose Island.

On ne devine pas encore le récif qui, avec la mer formée, doit briser violemment. Je corrige légèrement la route pour serrer l’atoll au nord, du côté de la passe. Le vent mollit provisoirement avec le jour, les grains s’éloignent, la mer se calme un peu au moment où Marin et Adélie apparaissent dans le cockpit.

Je leur montre Rose Island qui grossit à vue d’œil. Adélie, fidèle à son habitude, me demande :

- « Papa, combien de temps on va rester à Rose ? »



Prudemment, je me contente de lui répondre que nous n’y sommes pas encore.

Un détail m’inquiète.

Là-bas, droit devant, à 4 ou 5 milles, je viens d’apercevoir dans mes jumelles la silhouette de ce que je prends d’abord pour un navire de pêche.

J’aurais préféré qu’il aille exercer son activité halieutique ailleurs, celui-là, je me dis que s’il nous voit entrer dans le lagon de Rose, il peut facilement prévenir les Samoas américaines par radio de notre présence ici…

Au fil des minutes, nous nous approchons de la passe, et je deviens plus soucieux. A 2 milles, je constate que ce navire, qui mesure environ 80 mètres de long, n’a pas le profil d’un long-liner pratiquant la pêche au thon, mais celui d’un supply-ship ! J’aperçois même des containers sur son pont arrière, et tout un tas de matériels techniques. Plus alarmant encore, il cercle juste devant la passe…

Damned ! Notre discrète escale à Rose Island a du plomb dans l’aile !

Les yeux toujours rivés dans les jumelles, je vois maintenant une vedette pontée qui quitte le navire et fait route vers la passe. C’est la première rotation de la journée… !

Nous ne sommes plus qu’à un demi-mille, et je constate que la plage sous le vent de Rose, là-bas dans le lagon, est jonchée d’une multitude de tentes et de caisses de matériel. De nombreuses silhouettes colorées s’agitent sur la plage de mon île de rêve.

Toutes plus scientifiques les unes que les autres, à n’en pas douter.

Pas de chance pour nous, humbles navigateurs discrets : l’idée de passer quelques jours idylliques et sereins à Rose s’évanouit d’un coup.



Vous savez sans doute comment les américains font la guerre, avec une logistique énorme, abondance de matériels sophistiqués, et profusion d’équipements individuels et de vivres. Chez eux, l’aventure se prépare sérieusement.

On sait que pour autant, le succès n’est pas forcément au bout du chemin…

Eh bien, il semble que leurs expéditions scientifiques procèdent du même principe. La visite de la base scientifique américaine de Palmer, en Antarctique, m’avait déjà donné une bonne idée de l’approche américaine pour ce genre d’activité.

La réalité s’impose durement à nous : un débarquement US a eu lieu à Rose depuis peu !

La vie de l’atoll doit en être sérieusement perturbée ! Les noddis noirs doivent se désoler dans leurs nids, les tortues vertes doivent préférer l’extérieur du récif, les caveu doivent se terrer au fond de leur trou, seuls les rats, peut-être, se réjouissent ?

En même temps que j’annonce aux miens qu’il faut oublier la perspective de passer quelques jours tranquilles dans le petit lagon de Rose qui défile à 200 mètres sur bâbord, je me demande ce que je vais bien pouvoir raconter comme salade à ce navire, le M/V SILI (M/V pour Motor Vessel) qui fait route vers nous pour, sans nul doute, venir s’enquérir de ce que nous faisons là.

La VHF crépite au moment où nous franchissons l’axe de la passe, le cap toujours à l’ouest, le solent toujours à poste nous tractant à 6 nœuds.



- « French sailing boat approaching Rose Atoll, from US government supply ship SILI, what are your intentions please?”

- “Yes, SILI, good morning Sir, this is french sailing catamaran Jangada, up one!”

- “OK, going up!”



Puis, sur le canal 17:



- “Jangada, good morning, what are you doing here?”

- “Oh nothing special, Sir, we are just coming from Suvarov, going to Tongas, and passing close to Rose Atoll! Rose is a natural reserve from American Samoas, right?”.

- “Yes, that’s right. Rose access is forbidden, just authorized for scientific research!”

- “Yes, I know, I know!”



Un moment de silence s’ensuit chez mon interlocuteur, le temps probablement qu’il se demande si je me moque sérieusement de lui. Mais nous avons maintenant dépassé l’accès à l’atoll, la passe est derrière nous, et je n’ai pas manœuvré, laissant notre voilier poursuivre sa route momentanée vers les Tongas… Le navire US ne peut pas nous reprocher grand-chose.

Alors il s’enquière du temps que nous avons eu la nuit dernière, lui s’est aussi fait chahuter.

Je poursuis, peut-être un peu jésuite :



- « And I can see you are supporting a big scientific expedition? »

- “Oh yes, since one week, we are here with many people and a lot of equipments to land! And the weather is bad!”



Je compatis. Le capitaine américain me confirme qu’il a trop de tirant d’eau pour entrer dans le lagon, il est condamné à rester en mer à proximité de la passe en bouffant du fuel… La vedette assure les navettes.

L’écologie et la recherche scientifique passent de temps à autre par des détours qui, à l’occasion, me font parfois sourire.



Cela me fait penser par exemple à l’abandon pur et simple, en l’état, du jour au lendemain, de certaines bases en Antarctique, réputées elles aussi scientifiques. Il n’y a pas lieu d’être fier, croyez-moi, de certaines traces du passage de l’homme sur le grand continent blanc…

Parfois il m’est arrivé de me dire, après les deux expéditions auxquelles j’ai participé en voilier en péninsule Antarctique (en 2003 et 2006, au départ d’Ushuaia) et jusqu’à une latitude proche de 70° sud, que si je pouvais décrocher le budget nécessaire (très raisonnable), je réaliserais bien un reportage photographique à sensation sur le sans-gêne très officiel, car très visible, de certaines nations finançant leur présence scientifique en Antarctique.

Evidemment, il ne serait pas du goût de tout le monde…

Je pourrais d’ores et déjà extraire de mes dossiers d’archives de voyages, pour vous les montrer, quelques photos à vous faire frémir de dépit…



Alors, non, voyez-vous, au moment où l’atoll de Rose commence déjà à s’éloigner dans notre sillage, et avec lui la silhouette du M/V SILI, je ne regrette pas d’avoir tenté d’y accéder pour quelques jours volés à l’administration américaine, quelques jours à passer en s’inscrivant discrètement dans le milieu naturel, sans autre trace écologique que celle de l’ancre de notre voilier, éphémère empreinte laissée pendant quelques heures dans le sable devant la plage, vite effacée par les courants marins.



Il faut faire face à la déception, je laisse filer encore quelques milles vers l’ouest en direction des Tongas, puis il ne nous reste plus qu’à serrer le vent vers Niue Island, notre destination officielle.

Le vent reste soutenu, et surtout, les multicoques, compte tenu de leur vitesse sur l’eau, ont une capacité avérée à créer du vent apparent et à le faire remonter vers l’avant. Alors nous renvoyons la grand-voile, à 3 ris cette fois, et enroulons un peu plus le solent ! A serrer le vent et la mer !

Cap sur Niue, à quelques 290 milles au près bon plein…



Pas le choix, deux colis nous y attendent, l’un avec les pièces de rechange qui doivent me permettre de réparer la pompe à eau de mer de réfrigération du moteur tribord, l’autre avec la deuxième partie des cours du CNED de 4ème des enfants !

Dans mon petit plan initial, j’avais prévu d’attendre à Rose une adonnante du vent vers l’est, éventuellement même le nord-est, ou tout au moins un retour du vent vers les 15 nœuds habituels, pour prendre la mer vers Niue, depuis Rose. Mais mon stratagème a volé en éclat, il n’y a plus qu’à torcher la toile sans se plaindre, et de préférence en évitant le regard noir chargé de reproches de … Barbara !

Rose s’éloigne sur l’horizon, nous serrons le vent, qui souffle du SE et s’établit à 25 nœuds avec rafales à 30, parfois 35 nœuds. Jangada fait route à 8 nœuds environ, escaladant les vagues, épaulant leur pente, traçant une route directe vers Niue en taillant la mer. Le pont devient humide, les sabords sont serrés au dernier cran, les prochaines 48 heures ne seront pas hyper-fun… !

Le vent ne mollit pas, et aucune rotation vers l’est n’est prévue par la carte météo que je prends sur Saildocs.

Je règle le bateau avec soin, veillant à ne pas trop solliciter la structure. Notre catamaran est large, donc puissant, les efforts peuvent vite grimper. Mais avec cette voilure réduite, je ne le sens pas forcer, et il abat sans effort ses 8 milles à l’heure en remontant un champ de mines.

Je reprends le mou du haubannage sous le vent avec un cordage, renforce le saisissage de l’annexe sur ses bossoirs, parfais le rangement du pont. J’optimise la forme de la grand-voile, reprends le nerf de chute, vérifie l’absence de raguage de la bosse du 3ème ris, sur laquelle la tension est forte. Je pulvérise un peu de WD 40 sur son réa, qui a tendance à couiner sous l’effort. Il finit par se taire. Je contrôle la route suivie sur le fond au GPS, corrige d’un ou deux degrés le cap affiché au pilote, pour prendre un peu de dérive.

Il n’y a plus qu’à tailler la route en conservant des forces pour soi, et une bonne humeur.



Mais les visages de mon petit équipage se sont un peu fermés, plus soucieux que d’habitude. Barbara, je la comprends, n’aime pas cette allure où les catamarans ont des mouvements brutaux, souvent en diagonale.

Au fil des heures, je vois son moral s’effriter, prend sur elle, mais intériorise son malaise, ce qui n’est pas une très bonne solution. Difficile, cependant, de faire autrement, quand l’appréhension et l’inconfort vous gagnent. Les enfants, qui savent que l’on en a pour au plus 48 heures, en prennent leur parti avec plus de facilité. Les jeux électroniques, alternés avec un peu de lecture, le tout couplé avec l’absence de CNED, les y aident beaucoup.

Au cours de cette traversée, que j’appelle « la punition de Rose », les creux atteindront parfois 5 mètres, et le vent la force 7, rafales à 8. Le ciel est couvert, gris, de lourds nuages bas défilent rapidement vers l’ouest. Cela me rappelle certaines navigations en Manche…

J’ai d’ailleurs ressorti une veste étanche Musto, pas la grosse grosse veste des cinquantièmes ou soixantièmes, mais celle des latitudes intermédiaires..

Repas type soupes chinoises et semoule vite faite, la chef-cuisinière est au niveau de prestation minimal. On ne lui en veut pas. D’autant qu’un mal de dent sournois ajoute à son mal-être du moment.

Je l’entends promettre aux enfants un vrai hamburger (la viande est rare à bord depuis le départ) à l’arrivée à Niue, et moi je promets à Barbara une Steinlager (la bière la plus connue de Nouvelle-Zélande) bien fraîche au Yacht-Club de Niue, avec lequel nous sommes en relation pour la réception de nos colis. (Nous avons épuisé, depuis quelques jours, notre petit stock d’Hinano !).

Le 11 dans l’après-midi, j’annonce que nous arriverons vers 02H00 du matin sous le vent de Niue, et vers 03H00 en rade d’Alofi. Dans la soirée, je m’installe pour la nuit dans le carré, préférant envoyer Barbara dans sa bannette, en bas, bien au chaud et dans l’obscurité de la coque babord. Adélie squatte, comme à son habitude en mer, la banquette babord. J’entends son souffle régulier qui m’indique qu’elle dort paisiblement. Elle appelle cela « faire le quart avec Papa ». Une nuit sans lune est tombée sur l’océan agité. Seul, en tête de mât, le feu stroboscopique de Jangada, non conforme à la réglementation mais beaucoup plus efficace au large que les feux de navigation classiques (et beaucoup plus économe en énergie) signale notre présence. Mais à qui ? Il n’y a personne dans ce coin du Pacifique, il y a longtemps que nous avons rencontré notre dernier cargo.

Au fil des heures, je corrige la route d’atterrissage, et vers minuit, j’aperçois sur l’horizon une vague lueur : Niue Island approche.

Nous gagnons progressivement l’abri de l’île, je réveille Marin qui m’aide à affaler la grand-voile, et nous faisons route vers la zone de mouillage d’Alofi, où je sais trouver des coffres installés par le Yacht-Club. Les fonds tombent très vite à proximité de la côte, et ce mouillage n’est pas particulièrement bien protégé. Barbara et Adélie nous ont rejoints. Nous finissons par dénicher dans la nuit une bouée avec l’aide du projecteur à main, et, une fois amarré à son solide anneau, Jangada peut souffler après l’effort. Le sondeur indique 40 mètres.



Peu après notre arrivée, Barbara est prise de ce qui semble avoir été des crises d’oppression douloureuses au niveau du thorax : elle se tord de douleur, essaye de respirer profondément, bref m’inquiète ! Evidemment nous sommes Dimanche, il est 04H00 du matin, nous n’avons pas fait les formalités d’escale, et je ne suis pas sûr qu’il y ait un hôpital à Niue…Une situation pas terrible. J’hésite à appeler le centre radio-médical de Toulouse (Hôpital Purpan), à débarquer Barbara pour l’emmener au dispensaire, mais elle s’y refuse.

J’espère que ces crises sont seulement liées aux conséquences du stress, c’est probable et c’est mon impression, mais c’est intense, inquiétant, et je me sens bien impuissant. Elles finiront par s’espacer, par diminuer d’intensité, mais Barbara en conservera pendant deux jours de fortes courbatures et un joli mal de tête.

Deux heures plus tard, j’émerge avec quelque difficulté d’un sommeil trop court, et je découvre Niue Island au petit matin.



Barbara aura un jugement tranchant sur l’intérêt d’une escale à Niue :

« Niue, la Contournable : A moins de se trouver sur votre route, d’avoir besoin de relâcher après des jours de mer particulièrement éprouvants, d’avoir une rage de dent, de devoir récupérer deux colis au Yacht Club, d’étancher un peu le retard du CNED, de renflouer un minimum la cambuse, ce qui était malheureusement notre cas, l’escale à Niue ne se justifie guère. Sinon passez votre chemin … »



Mon avis est plus nuancé, même si nous avons connu plus intéressant comme escale ces derniers mois.



Niue est une île indépendante, située entre l’archipel des Cook et celui des Tonga. C’est un micro-état autonome. Peuplée depuis 1000 ans par les polynésiens, l’île fut découverte en 1774 par James Cook, qui l’appela « l’ île Sauvage ». Les insulaires lui refusèrent le débarquement. Passée sous protectorat britannique en 1900, Niue a conclu en 1974, comme les îles Cook, un accord de libre association avec la Nouvelle-Zélande, distante de 2400 km dans le sud-ouest.

A l’évidence, Niue n’a ni les moyens, ni la population suffisante pour s’assumer en tant que nation autonome. Elle reste complètement tributaire, économiquement et financièrement, de la Nouvelle Zélande. C’est d’ailleurs le dollar néo-zélandais qui a cours à Niue. Un avion hebdomadaire assure la liaison entre Auckland et l’île, le vendredi, et celui qui a amené nos colis est arrivé d’Auckland il y a deux jours.



Niue est constituée d’un plateau corallien, sans charme particulier, qui s’est élevé sur les restes d’un volcan sous-marin. L’île n’a pas de lagon, elle est ceinturée par des falaises de 25 mètres frangées d’une étroite barrière de corail, et son accès n’est pas aisé. Le sol est assez pauvre, torturé, le corail mort est partout. Une végétation dense d’arbustes la recouvre entièrement, ne cédant la place que rarement à quelques arbres, dans la forêt d’Huvalu, au sud-ouest de l’île.

Niue continue de se dépeupler chaque jour qui passe. Aujourd’hui il n’y a plus guère que 1 300 habitants, il fut un temps où ils étaient 20 000…



Nous découvrons rapidement deux particularités de Niue.

La première, c’est que du fait du ressac qui parvient dans la baie d’Alofi, chaque fois que l’on va à terre, on doit gruter l’annexe hors de l’eau sur la petite jetée du port, pour éviter qu’elle ne subisse des dommages. Les enfants adorent effectuer cette manœuvre, la grue est à usage libre, et la main d’œuvre ne vient jamais à manquer. On en profitera pour la caréner facilement

La deuxième , moins plaisante, c’est qu’on s’aperçoit vite que le plan d’eau d’Alofi est fréquenté par des … serpents de mer ! De petits serpents venimeux, des Laticauda schystorhyncha, dont on nous dit qu’ils ne peuvent nous mordre, leur gueule étant trop petite.

Cela ne convaincra pas suffisamment Barbara, qui ne reprendra pas à Niue les longueurs de nage qu’elle effectuait avec les requins de lagon de Suvarov…



Dimanche soir : j’ai rattrapé mon manque de sommeil par une petite sieste, et nous faisons du stop pour gagner le « Washaway Café », dans le sud de l’île, avec nos amis du catamaran canadien Tyee, retrouvé à Niue, mais qui lui est passé par Aïtutaki et Palmerston, la route directe. Les enfants dévorent leur hamburger, et Barbara et moi savourons notre première Steinlager. Nous faisons les formalités le Lundi matin, passons par la banque retirer des dollars NZ, croisons Keith, le commodore du minuscule Yacht-Club de Niue, récupérons nos deux colis dans un timing rare mais impeccable.

Je trouve même un dentiste compatissant au petit hôpital d’Alofi, qui fait un pansement provisoire à Barbara, dont le moral remonte progressivement.

A force de fouiller dans les 2 épiceries du village, notre intendante a trouvé des œufs, du lait, du riz et des pâtes, et même quelques carottes et un chou vert… Les enfants ont aussi droit à une glace ( promise elle aussi pendant la traversée Rose-Niue pour remonter le moral des troupes).

Nous louons une voiture avec nos amis canadiens John et Lucie (qui ont également deux enfants, Téo et Simi), faisons le tour de l’île, et nous passons une belle journée ensemble. Nous allons à Togo Chasm, descendons dans une grotte profonde et difficile d’accès. Heureusement pour nous, John le canadien est guide de haute montagne et il a su nous encorder avec sûreté pour accéder aux piscines naturelles qui se trouvaient au fond des cavités. A Vaikona Chasm, toujours sur la côte au vent, nous découvrons, après une marche tortueuse dans le corail tranchant, une oasis quasi saharienne dissimulée dans les plis de la roche côtière.



Les tentatives pour développer le tourisme à Niue n’ont guère eu de succès, le dépeuplement gagne du terrain, les maisons abandonnées sont légion, les cultures agricoles rares.

Niue vit , petitement, sous perfusion avec la Nouvelle-Zélande.



Le mouillage restera calme pendant notre séjour à Niue.

Je remettrai en place des paliers tout neufs dans la pompe à eau de mer du moteur tribord, avec de nouveaux joints, et enlèverai le montage provisoire de réfrigération que j’avais effectué à Mopelia avec une pompe électrique 24 Volt. Les enfants feront du CNED chaque matin, la cambuse retrouvera un niveau, non pas orgiaque, mais plus conforme aux rêves secrets de l’intendante, et nous quitterons Niue au matin du 18 septembre, cap sur les Tongas.

Olivier
L'atoll de Rose, au large des Samoas américaines, vu du ciel.
Passage de Jangada a proximite de Rose Atoll, au matin du 10 Septembre 2010.
Rose Island posée sur son anneau corallien.
Le mouillage de Rose restera un rêve du Captain!
Le minuscule Yacht-Club de Niue, tenu par Keith Vial, a réceptionné nos colis de spare parts et du CNED.
Le minuscule Le mouillage sur coffre dans la baie d'Alofi, ouvert à l'ouest et  parfois rouleur.

Sur la petite jetée d'Alofi, on grute l'annexe lorsque l'on va à terre, pour éviter les dommages causés par le ressac. 
 Une reconstitution de pirogue maorie au mouillage de Niue Island. 
L'ancien bureau de Niue Airlines, désormais abandonné... 
Les vagues de l'Océan Pacifique viennent se briser...
 ... sur le corail de la côte orientale de Niue. 
Arche creusée dans le plateau corallien surélevé au nord-ouest de Niue.

Descente dans les cavités naturelles de Niue, John, le guide canadien, assure!

A Barbara de s'y coller!

Oasis de sable sur la côte orientale de Niue.

A Niue, l'équipage se remet de la traversée chahutée depuis Rose Atoll.

vendredi 10 septembre 2010

Billet N°81-Escale à Suvarov, l’île du rêve de Tom NEALE.

Du Dimanche 29 Août au Mercredi 8 Septembre 2010.


Par Olivier

Cela faisait des années que j’avais lu le livre « An Island to Oneself » écrit par Tom Neale en 1966 (Ed. Williams Collins, Londres), dans sa version française « Un Robinson des Mers du Sud », paru chez Arthaud.

Et je voulais aller à Suvarov voir où Neale avait vécu le rêve de sa vie : vivre seul, en autarcie complète, sur une île déserte du Pacifique Sud.

Un rêve qui interpelle tout homme à un moment donné.



L’atoll de Suvarov (ou Suwarrow pour les néo-zélandais et le gouvernement des îles Cook), est situé à près de 1500 km au sud de l’équateur, à plus de 500 milles (près de 1000 km) dans le nord-ouest de Rarotonga (île principale de l’archipel des Cook, où siège le gouvernement), et à plus de 200 milles (près de 400 km) de l’île habitée la plus proche, celle de Manihiki, dans les îles Cook du Nord, dont il est l’atoll le plus austral.

Autant dire qu’il n’est pas sûr que vous trouviez Suvarov sur votre atlas de salon…

Suvarov est un site naturel exceptionnel, perdu au beau milieu de l’Océan Pacifique (13°14’ Sud, 163°06’ Ouest), et accessible uniquement des yachts privés. L’atoll (qui mesure environ 19 km sur 13) est inhabité, et seuls deux « caretakers », envoyés par le gouvernement des îles Cook, y séjournent 6 mois de l’année, entre début Mai et fin Octobre environ.

Depuis 1978, peu de temps après la mort de Tom Neale à Rarotonga (victime d’un cancer), l’atoll de Suvarov est devenu « National Park of the Cook Islands ».

La vie marine y est très dense et les oiseaux de mer y vivent par milliers.

Son nom russe provient de sa découverte, le 17 Septembre1814, par le navire russe « Suvorov », du nom d’un général de l’Armée Rouge. Nom qui a par la suite été quelque peu déformé.

Au cours de la seconde guerre mondiale, des garde-côtes furent envoyés à Suvarov, et l’écrivain américain Robert Dean Frisbie y séjourna avec eux sur Anchorage Island, l’île principale, située à proximité de la passe d’entrée dans le lagon.

Frisbie, qui avait également vécu sur l’atoll de Puka Puka, écrivit en 1944 un livre, « The Island of Desire », qui relatait son expérience de vie sur les atolls de cette région du Pacifique.

La lecture de ce livre et la rencontre entre Tom Neale et Robert Dean Frisbie, à Rarotonga, juste après la guerre (Frisbie disparut en 1948), allaient finir de convaincre Tom Neale d’aller vivre seul à Suvarov. En plusieurs séjours, mais pendant des années.

En 1942, un puissant cyclone avait ravagé Suvarov, les garde-côtes survécurent mais furent rapatriés à Rarotonga. Ils abandonnèrent à Anchorage leur cabane, un peu de mobilier sommaire, des tanks à eau, quelques cochons et quelques poules, qui repassèrent à l’état sauvage. Je ne sais pas si Charles Darwin a raison sur l’ensemble de sa théorie sur l’évolution des espèces, mais ce qui est sûr, c’est que les poules qui vivent en liberté dans les atolls perdus du Pacifique ont vu leur morphologie évoluer suffisamment pour se remettre à voler de façon surprenante. Cela vaut le vol des perdrix. Nous l’avons constaté plusieurs fois Plus question de les attraper à la course…

Les cochons lâchés par les garde-côtes eux aussi repassèrent à l’état sauvage, se nourrissant de noix de coco, de jeunes pousses, et de baies sauvages. C’est sur le sujet très sérieux des 5 cochons que Tom Neale trouva à Anchorage, et qui détruisirent plus tard les pousses de son jardin, que mon analyse diffère de celle de Tom Neale. Si je puis me permettre. Lui a décidé de les occire un à un, de nuit, en les attirant dans un piège d’où il les trucida à la lance. Puis il les enterra ! Damned ! J’aurais, je crois, fait différemment. Natif du Sud-Ouest de la France, mon goût pour la bonne charcuterie de Corrèze, du Lot, de la Dordogne ou de l’Aveyron, m’aurait plutôt incité à en faire quelques bons saucissons, lardons, jambons séchés et autres jarrets. Et j’aurais certainement gardé le plus beau couple de ces cochons, construit un solide enclos, à quelque distance de ma cabane, et de préférence légèrement sous le vent du maraamu, et attendu la venue des premiers cochons de lait, parce que de temps en temps un cochon de lait grillé au barbecue sur la braise de bourres de coco, voyez-vous, aurait largement participé à l’agrément de ma vie sur l’île. Tom Neale, plus tard, le regretta peut-être, car il fut une période où le manque de viande manqua sensiblement à son alimentation. Il en vint d’ailleurs à regarder le canard sauvage devenu son ami, avec des yeux assassins, ce qui provoqua le départ définitif du volatile de Suvarov, et, par suite, une dépression psychologique de l’ermite de Suvarov…



TomNeale s’installa à Suvarov pour la première fois en Octobre1952. Il avait alors 50 ans. Il y séjourna jusqu’en Juin 1954, puis rentra une première fois à Rarotonga, malade. Il ne put revenir à Suvarov pour son deuxième séjour qu’en Avril 1960, jusqu’en Décembre 1963. Ce sont ces deux premiers séjours sur l’atoll, les plus difficiles, qui sont racontés par Tom Neale dans son livre.

Un troisième séjour le ramena à Suvarov en 1966, pour 3 ans environ. Le quatrième et derniers jour fut le plus long : Neale ne quitta probablement pas son atoll entre Juin 1969 (apparemment) et son dernier départ pour Rarotonga, en Mars 1977 (le dernier mot qu’il rédigea, pour l’accrocher à la porte de sa cabane d’Anchorage, est daté du 11 Mars 1977), Rarotonga où il mourut, le 27 Novembre 1977, à 75 ans.



« Le corail croît, le palmier pousse, mais l’homme s’en va. », dit un proverbe tahitien, cité par Tom Neale.

Il vécut donc au total environ 16 années sur Anchorage.



Aujourd’hui, l’atoll de Suvarov n’offre plus qu’un seul mouillage pour les voiliers de passage, celui situé immédiatement dans l’ouest d’Anchorage Island. On n’a plus le droit d’aller chercher un abri près de Seven Islands, dans le sud-est de l’atoll. Le mouillage d’Anchorage n’est bon qu’avec des vents soufflant du nord à l’est-sud-est. Dans tous les autres cas, il devient rapidement intenable, le fetch du lagon étant important.



Au matin du 29 Août, je prends les prévisions météorologiques américaines pour le Pacifique central. Elles nous assurent au moins 5 jours de vent d’est, favorable à un mouillage paisible sous le vent d’Anchorage. Le vent mollissant me fait penser qu’il est temps d’arriver, 4 jours après notre départ de Mopelia. Cette nuit un rideau de grains de pluie nous a un peu compliqué l’atterrissage sur l’atoll de Suvarov. J’ai préféré affaler la toile, et ne garder qu’un petit bout de foc à l’avant, histoire de continuer à faire route à 2 nœuds sous pilote. Et attendre le jour. La navigation électronique, c’est bien joli, mais débarquer sur le récif au milieu des brisants, avec ma petite famille, ce ne serait probablement pas l’un de mes nombreux très bons souvenirs de voyage… L’atoll de Suvarov, c’est surtout un anneau corallien principalement submergé, avec seulement quelques îlots posés dessus. A ne pas approcher de nuit dans la pénombre.

Comme nous nous y attendions, nous n’apercevons la cime des cocotiers de Seven Islands puis d’Anchorage, qu’à la distance de 6 milles.

En approchant de la passe, je garde une ligne de traîne à l’eau, et nous accrochons un petit thon albacore. Yeeeeeeeeeeeeh ! Le poisson cru (citron vert, huile d’olive) est assuré au mouillage ce soir !

Nous démarrons le moteur tribord et sa pompe eau de mer électrique de secours, et Jangada s’engage dans la large passe de Suvarov, qui ne présente pas de difficulté particulière. Sur notre droite, je découvre Pylades Bay, une petite échancrure sur la côte est d’Anchorage, où Tom Neale avait l’habitude de venir se baigner.

Nous débordons North-East Reef, contournons South Reef qui brise, et gagnons le mouillage sous le vent d’Anchorage. La petite jetée de Tom Neale est là, délabrée par les tempêtes de l’été austral. Le pavillon des Iles Cook flotte à l’enracinement de la jetée, sur la splendide plage où Neale aimait à regarder, en sirotant son thé, le soleil se coucher sur les roches du récif, là-bas, à 5 ou 6 milles dans l’ouest d’Anchorage. Le petit abri recouvert de feuilles de palmes qu’il avait construit à cet effet est toujours là. Il a été entretenu par les rangers qui lui ont succédé, et qui parfois l’utilisent pour s’adonner à leur sieste à l’ombre des splendides cocotiers d’Anchorage.

On devine, juste derrière, le sentier de corail qui menait de la plage à la cabane de Tom Neale, construite à une cinquantaine de mètres du rivage.

Les 5 tamanus sont toujours là. Ces arbres majestueux donneraient presque à ce petit sentier l’allure de celui qui mènerait à un jardin de la Dordogne ou de l’Aveyron. Mais ils émergent au milieu des pandanus, des gardenias, des hibiscus, des tauhunu, et des cocotiers.

Nous jetons l’ancre le plus au nord possible, pour bénéficier de la meilleure protection contre les vents de sud-est.

Nous sommes à Suvarov ! Et je suis heureux d’y être.

A peine mouillés, 5 ou 6 petits requins à pointes noires se mettent à cercler autour du bateau.

Ils ont du renifler l’odeur du thon albacore qui est resté sur la jupe arrière tribord pendant la manoeuvre.

A Suvarov, les deux rangers, James et Apii, nous apprendront qu’il ne faut rien jeter à l’eau (débris de poissons, épluchures de fruits et légumes) sur la zone de mouillage, pour tenter d’encourager les requins à rester du côté de la passe.

Il faut alors emprunter le sentier qui mène de la cabane des rangers à Pylades Bay, sur la côte au vent d’Anchorage. Là, les requins savent que de temps à autre, des poissons sont vidés, des langoustes décortiquées, des carcasses de crabes abandonnées. Les ailerons, dans ce coin, abondent à la surface de l’eau, et mieux vaut ne pas s’y baigner. Les rangers ont accroché un panneau explicite sur le tronc d’un cocotier: « DANGER : Sharks !!! Don’t swim ! »



Suvarov est un sanctuaire pour des milliers d’oiseaux. Des fous de bassan, des noddis, des frégates, des sternes, des phaetons y nichent par milliers. A deux pas de la plage de Tom Neale, sur Anchorage même, les noddis nidifient par centaines. De temps à autre un courlis s’envole du platier en poussant son cri caractéristique.



Tom Neale était apprécié des équipages des voiliers de passage qui firent escale à Suvarov dans les annees 60/70. J’aurais aimé l’y rencontrer, à cette époque. Il connaissait tellement bien son atoll, et avait acquis une telle expérience de la vie dans ce milieu naturel, et des techniques simples qui lui permettaient d’y survivre que partager un moment de sa vie sur l’île devait être un vrai plaisir.

Il avait le souci d’une vie faite d’économie, particulièrement bien adaptée à son environnement. J’apprécie ces situations où l’intelligence humaine et la connaissance du milieu naturel acquise avec l’observation, l’expérience du temps, les voyages et les rencontres, se met au service d’une économie (pour ne pas dire une pénurie, un qualificatif que l’on retiendrait aujourd’hui systématiquement) des moyens disponibles, pour parvenir à un objectif simple et forcément écologique. C’est tellement loin du matérialisme, que dis-je du consumérisme, qui sont malheureusement devenus la règle, sinon la loi, dans notre vie en société aujourd’hui…

Et combien je suis heureux de retrouver un peu de ce souci de l’économie, de la bonne gestion pratique, de l’astuce, de la débrouillardise avec les moyens du bord, de la démerde même, dans notre mode de vie pendant ces trois années en voyage autour du monde à bord de Jangada.

Si vous saviez combien je suis heureux que mes enfants découvrent, au fil de notre voyage, que la vraie vie, c’est tout de même autre chose que les supermarchés sur-achalandés de nos cités occidentales, la technologie à outrance, l’automatisation omniprésente, l’abondance assurée, la facilité à tous les étages, et le culte de la poubelle facile érigé en élément indispensable du développement et de la croissance… (Moi, j’aurais plutôt tendance à m’intéresser de plus en plus à la décroissance… !!! sans pour autant rien regretter ni rien abandonner des progrès des sciences et des technologies, mais seulement de l’usage qui en est fréquemment et malheureusement fait !). L’homme moderne n’aurait-il pas oublié la notion de sagesse ?



Heureux de leur montrer, à mes enfants, qu’il y a aussi la maintenance, l’entretien, la prévention, le dépannage. L’économie. La réflexion. Le raisonnement. La prudence.

Et l’audace.

Je ne sais pas ce qu’ils retiendront de leur voyage. Ils auront vu tellement de choses, vécu tellement de situations.

Mais je vais vous dire : cela n’a pas beaucoup d’importance à mes yeux. Je sais qu’il n’y a rien à regretter, et cela me suffit.

Je connais quelqu’un qui a écrit :

« L’aventure, c’est ce que chacun d’entre nous devrait tenter au moins une fois dans sa vie, pour repousser les limites de l’horizon et apprendre des hommes et des évènements, afin de ne jamais se croire arrivé en ayant tout compris. »

Une assez bonne idée, me semble-t-il.



Tom Neale avait un rêve, et il l’a vécu, à Suvarov. Une plaque commémorative le rappelle d’ailleurs, à côté du petit sentier qui conduit à l’emplacement de son ancien campement. De la cabane des garde-côtes et de Tom Neale, il ne reste que quelques planches à claires-voies, visibles dans l’appentis qui abrite encore la petite salle de transmission radio utilisée par les rangers pour communiquer avec Rarotonga. Anchorage n’étant habitée que 6 mois par an, la végétation tropicale a repris ses droits sur le jardin et les cultures de Tom Neale. Les arbres à pain ont vieilli, mais sont toujours là. En 2001, le gouvernement des Iles Cook a construit un faré en bois, à étage, pour les rangers. C’est rustique, mais convivial. Les tanks à eau (récupérée par les gouttières du toit) sont suffisants, et le puits creusé par Tom Neale à travers la dalle de corail mort dans le sol du centre d’Anchorage ne manque jamais d’eau douce. Les voiliers de voyage peuvent même y laver leur linge.



James Mataa et Apii Williams, les deux rangers en poste lors de notre passage à Anchorage, sont des insulaires maoris, à la carrure proche de celle d’un sumo. Ils sont d’une extrême amabilité, et font tout leur possible pour que les voiliers de passage sur l’atoll de Suvarov en gardent un souvenir inoubliable. James était charpentier sur l’île de Palmerston, Apii descend d’une famille de plongeurs et éleveurs de perles de Manihiki, l’île la plus proche de Suvarov, à 213 milles.

Avant d’arriver à Suvarov, le livre de Tom Neale a été lu (ou relu) par chacun des membres d’équipage de Jangada. C’était quelque part un peu magique pour nous tous qu’à peine tournée la dernière page du bouquin, nous découvrions sous nos yeux un à un les lieux mêmes que nous avions imaginés à la lecture du récit.



Tom Neale :



« Voici le récit des six années que j’ai passées seul, en deux séjours, sur une île de corail inhabitée du Pacifique sud. Elle mesure huit cents mètres de long sur trois cents mètres de large et se situe à deux cents milles de l’île habitée la plus proche. La première fois, j’arrivai là-bas le 7 octobre 1952 et j’y restai seul jusqu’au 24 juin 1954, date à laquelle je fus ramené malade après un sauvetage dramatique.

Je ne pus retourner sur l’atoll avant le 23 avril 1960 et, cette fois, j’y séjournai seul jusqu’au 27 décembre 1963. »



« J’avais cinquante ans quand je partis vivre seul à Suvarov, après trente années de bourlingue à travers le Pacifique. Dans ce récit, je m’efforce de décrire mes sentiments et de mettre par écrit ce qui fut pour moi l’expérience la moins ordinaire et la plus enrichissante de mon existence.

J’ai choisi de vivre dans les îles du Pacifique parce que la vie s’y déroule à la cadence voulue par Dieu quand celui-çi créa le soleil pour nous tenir chaud et les fruits pour être cueillis… »



Tom Neale était un vrai solitaire, un vrai célibataire aussi. Pas misanthrope, non, mais peut-être un poil misogyne ? Pendant ses préparatifs à Rarotonga, au sujet des propositions féminines pour l’accompagner à Suvarov :



« J’eus aussi plus d’une proposition féminine. Et je dois dire que je fus tenté, car les femmes des îles Cook sont non seulement jolies, mais aussi très adaptables. Elles ont l’habitude de travailler dur et savent faire n’importe quoi de leurs mains…

Cependant, j’y renonçai. Après avoir bourlingué si longtemps tout seul, en toute objectivité je n’avais pas besoin d’une femme. Une femme avec qui, en outre, je finirais peut-être par m’ennuyer, dont je serais prisonnier comme un criminel sur l’île du Diable sans espoir d’échapper. Cette perspective me donna le frisson. Mieux valait rester dans mon rôle véritable de quinquagénaire célibataire. »



Désolé, mesdames, je sens que vous aimez déjà un peu moins Tom…

C’est vrai que moi, je serais plutôt parti avec une jolie fille, il me semble, mais c’est vrai aussi que les jolies filles simples à vivre ne sont pas légion. A part Barbara, bien sûr.



A peine débarqué sur Anchorage :



« Enfin, le vieux Mahurangi mit en route. Je le regardai de la plage s’en aller lentement vers la passe à travers le récif. Quand il fut assez loin, je quittai mon short et je l’agitai en signe d’adieu symbolique. A dater de cet instant, je ne remis jamais un short. Je le remplaçai par une bande de tissu d’une largeur de quinze centimètres découpée dans un vieux paréo que je portais à la mode indigène, un pan accroché devant à une ceinture et, l’étoffe passant entre les jambes, l’autre pan rabattu par-derrière sous la ceinture. Arrangé comme il faut, un tel cache-sexe reste en place toute la journée, quelle que soit l’activité : travail, nage, ou pêche. »



Plus tard, sur la notion de résidence secondaire à Suvarov :



« Maintenant que je disposais d’un bateau solide, le tentation de partir en vacances était bien plus forte. Je commençais à m’offrir des excursions périodiques vers les petites îles du lagon. Par une belle journée, avec un vent favorable, je parvins à couvrir en deux heures les six milles jusqu’à Motu Tuo. Une fois sur place, le temps semblait si parfait que je ne pus résister au désir de passer la nuit sur cet îlot.

J’avais une grande habitude de dormir à la belle étoile, mais il me vint une idée. Robinson Crusoé s’était construit une résidence secondaire à quelques milles de son lieu d’établissement. Pourquoi n’en ferais-je pas autant ? Qu’est-ce qui m’empêcherait d’avoir une villa d’été sur Motu Tuo ? Lorsque j’en aurais assez d’Anchorage, il me suffirait de faire la traversée à la rame ou à la voile pour me changer de décor. Je fus pris d’enthousiasme et passai toute la journée à construire un abri sommaire fait de branches de palmiers. Puis je harponnai quelques labres et cueillis des papayes sauvages. Je me fis un repas de poissons grillés et de fruits cuits sur le pas de ma nouvelle résidence, le tout arrosé de l’eau de noix de coco au lieu de ma tasse de thé habituelle. »



Sur la confection des bougies à Anchorage :



« Un jour, je découvris qu’un navire avait dû récemment passer tout près de l’île. La vue d’une noix de coco verte gisant parmi les pierres de Brushwood Islet était suffisamment éloquente. En la ramassant, je remarquai qu’une extrémité avait été tranchée, la mauvaise extrémité, celle où se trouvent les yeux.

« C’est sans doute là le travail de quelque popaa », me dis-je, utilisant le mot polynésien pour désigner un Européen. Aucun autochtone n’ouvrait une noix de coco du côté des yeux, où l’écorce est la plus épaisse. J’observai aussi que le travail avait été fait à l’aide d’un couteau émoussé. Ouvrant la noix, je constatai qu’il y restait encore de la chair blanche et propre. Elle n’avait pu séjourner dans l’eau plus de quelques jours et sans doute l’avait-on jetée d’un bateau passant tout près.

« Pourquoi n’ont-ils pas relâché ici ? » me demandai-je. J’aurais eu plaisir à rencontrer un visage amical et peut-être aurais-je pu échanger quelques produits de l’île contre un bidon de pétrole, ce qui m’eût à nouveau permis de lire au lit.

C’était là un plaisir qui me manquait beaucoup.

Je ne me rappelle pas comment mes idées restèrent fixées sur la lecture au lit à la vue de cette noix de coco, de même que je ne puis dire pourquoi, quelques semaines plus tard, je fus frappé par l’idée qu’il ne serait peut-être pas impossible de faire des bougies à partir des morceaux de paraffine trouvés sur la plage. Cela, après tout, n’avait sans doute aucun rapport avec la noix de coco mais quand, un jour, ayant brisé quelques morceaux de paraffine, je découvris qu’ils fondaient sous une faible chaleur, il m’apparut tout à fait simple d’en faire des bougies.

La confection des bougies ne s’avérait pas trop difficile, mais il me fallait des bambous, qui ne poussaient pas sur l’île. Cependant, de temps en temps, je trouvais sur la plage des morceaux échoués, provenant sans doute de bateaux de pêche japonais. J’en choisis un et le coupai en tronçons dans lesquels je pouvais aisément verser la paraffine fondue. Ce qui m’ennuyait, c’était de ne pas savoir qu’utiliser comme mèche. Je résolus le problème en perçant des petits trous à dix centimètres les uns des autres dans une planche. J’enfilai ensuite dans chaque trou un morceau de ficelle que je nouais à une extrémité de manière qu’il ne passe pas à travers le trou. Puis je posais une section de bambou sur chaque trou et je faisais passer la ficelle à l’intérieur du bambou pour constituer la mèche. La difficulté tenait au fait que la ficelle devait rester tendue, pendant que j’avais les deux mains occupées à tenir le bambou et à verser la paraffine fondue. Après plusieurs essais infructueux pour conserver la mèche au centre du bambou, j’attachai l’extrémité de la ficelle à un clou posé en travers du bambou, alors la mèche se trouvait centrée et, en tournant le clou, je pouvais raidir la ficelle tout en versant la paraffine.

Il fallait à peu près une demi-heure pour que la paraffine refroidisse. Quand j’étais sûr qu’elle était assez dure, je coupais les nœuds sous la planche, je fendais le bambou avec soin, et mes chandelles étaient prêtes.

Ces bougies durèrent des années.

Et, le soir même, je me remis à lire au lit. »



Bienheureux Tom Neale, à Suvarov.



Avec Barbara, nous faisons le tour d’Anchorage, à marée basse (80 cm à 1 mètre de marnage).

La végétation est dense sur l’île, il est difficile de pénétrer à l’intérieur, à l’exception de la zone du campement. Apii, l’ assistant ranger, nous gratifie d’un ample sourire. Il a entrepris d’apprendre à Marin à ouvrir les noix de coco à la mode des îles. Simple et efficace. Je ne sais pas si vous le savez, mais décortiquer la bourre sèche d’une noix de coco, c’est loin d’être facile. Sur les motus des atolls du Pacifique pousse un arbuste dont le bois est très dur : le miki-miki. Auprès de chaque faré insulaire, une branche de miki_miki taillée en pointe est solidement enfoncée dans le sol. Apii enseigne à Marin, noix après noix, la méthode ancestrale des insulaires pour libérer les noix de leur gangue fibreuse. Apii a vite observé que Marin était gaucher, et ses gestes se sont adaptés à notre tout nouveau teenager. Apii nous apprend aussi à casser joliment une noix, en deux hémisphères égaux, à l’aide d’une petite machette.

Mais la vitesse d’exécution d’Apii restera inégalée !

Je demande à Apii de me montrer du uto.

Le uto, qu’utilisait beaucoup Tom Neale pour sa nourriture et celle de l’ élevage de ses poules, est la matière spongieuse que renferme la noix de coco au moment de sa germination. L’eau de coco de la noix sèche se transforme progressivement, jusqu’à disparaître complètement, en une noix molle qui germe et donnera les premières pousses vertes d’un nouveau cocotier.

Apii indique à Barbara comment faire des beignets de uto : éliminer la partie supérieure de la noix spongieuse, la découper en fines lamelles, ajouter du sucre et de la farine, faire cuire à la poêle dans un peu d’huile. Délicieux !

A côté du bois de miki-miki, il y a toujours un petit tabouret de bois taillé dans un tronc, sur lequel est fixé par des liens en fibre de coco (nape) une râpe de fer : la chair blanche de la noix mûre est toujours utilisée râpée, et le lait de coco (employé par exemple pour le poisson cru, le gâteau coco, et bien d’autres recettes du Pacifique) est obtenu par simple pression dans un linge de ces fibres râpées.



Le cocotier est d’ailleurs l’arbre béni des tropiques, dont les populations, à travers le monde, font mille usages depuis les temps immémoriaux.

S’il s’est répandu avec une telle assiduité à travers le monde, c’est que le cocotier, peut-être originaire du continent asiatique (Inde, Sri Lanka), est doté d’une capacité inégalée dans le monde végétal. Sa noix mûre, tombée de l’arbre à maturation, et enveloppée de sa bourre fibreuse, est capable de flotter à la surface de l’océan, pendant des semaines, des mois même, sans pourrir, et tout en conservant sa capacité de germination.

C’est la première astuce du cocotier, celle qui lui a permis de se constituer un empire tropical sous toutes les longitudes.

A l’issue d’une navigation hasardeuse, poussée par les vents et les courants océaniques, la noix s’échoue un beau jour sur une plage immaculée et déserte. Quelques jours plus tard, un coup de vent la pousse un peu plus haut sur la grève, alors la noix germe : un jeune cocotier prend son essor dans le bleu azur d’un atoll.

Mais la nature, qui a décidément le cocotier à la bonne, l’a doté d’une deuxième faculté indispensable à son environnement : il est peu exigeant, supporte aisément les sols saumâtres, et les embruns salés qui tuent tant d’autres végétaux. Plus encore, le cocotier en a un besoin latent, de cet air salin : s’il manque de chlore, sa croissance s’en trouve altérée. Il n’est pas rare de voir les insulaires arroser d’un peu d’eau de mer le pied des cocotiers de leur jardin.

Certains cocotiers peuvent vivre un siècle, et produisent des noix, tout au long de l’année, pendant une cinquantaine d’années. Une quinzaine de feuilles de palmes naissent chaque année sur l’arbre, qui se dessècheront en 25 à 30 mois, mais ne tomberont qu’au bout de cinq années environ.

Le cocotier est l’arbre le plus utilisé à travers le monde. Pour l’homme, il est dans le monde végétal ce que le cochon est dans le monde animal…

Tout y est bon à quelque chose !

Matériau de construction des habitations traditionnelles polynésiennes et maories, le tronc de cocotier est utilisé pour constituer poteaux, poutres, et chevrons, liés par des cordages de bourre de coco tressée. Les palmes, tressées puis séchées, couvrent le toit des faré du Pacifique ou sont utilisées comme clôtures d’enclos : c’est le niau. Vertes, les feuilles de palmes tressées sont utilisées à la confection de nombreux objets d’artisanat à usage domestique ou décoratif : paniers, corbeilles, chapeaux, assiettes, dessous de plats, balais. Les fibres des bourres de noix de coco, enduites de la gomme du fruit de l’arbre à pain (uru), servaient au calfatage des anciennes embarcations traditionnelles du Pacifique.

La résistance à l’humidité marine de cette fibre permettait la confection de cordages naturels (nape) indispensables à l’assemblage des radeaux et des pirogues polynésiennes. Elle est encore utilisée aujourd’hui pour la confection de tapis, paillassons, brosses.

Brute, les insulaires l’utilise aussi comme combustible.

La coque ligneuse des noix de coco mûres, coupée en deux, outre l’usage traditionnel comme ustensiles de cuisine (écuelles, louches) ou même comme soutien-gorge ! des vahinés pour les danses du Heiva, est toujours utilisée dans la préparation d’un four tahitien (ahimaa).

Certaines parties du cocotier (racines, écorce) connaissent des utilisations médicinales.

L’usage le plus connu est peut-être celui du coprah, et de l’huile végétale qui en est issue.

Les noix mûres sont rassemblées dans la cocoteraie puis décortiquées, c'est-à-dire débarrassées de leur bourre. L’amande est ensuite séparée de la coque, et mise à sécher, en morceaux, sur des séchoirs exposés au soleil, parfois munis d’un toit coulissant, pour abriter les noix des grains tropicaux et de l’humidité de la nuit. Le séchage s’effectue en quelques jours, jusqu’à parvenir à un taux d’humidité inférieur à 6% : c’est le coprah, riche en huile végétale.

Les « goélettes » collectent les sacs de coprah dans les atolls parfois reculés, et les acheminent dans les huileries.

Celles-ci transforment le coprah en huile par broyage puis pressage à chaud, avec injection de vapeur. D’un côté, on obtient de l’huile brute, de l’autre, du tourteau, qui sera utilisé comme aliment pour le bétail. L’huile brute est filtrée, exportée, puis utilisée à 95% par l’industrie agro-alimentaire ou pharmaceutique : huile de table, margarine, savons, parfums, produits chimiques divers.



(A Tahiti, environ 5% de l’huile de coprah de Polynésie française est raffinée à l’Huilerie de Tahiti, puis on y fait macérer des feuilles de tiare tahiti pour obtenir le célèbre monoi, un produit naturel qui tient une place de choix dans la culture polynésienne.)



Depuis quelques jours, James et Apii, les deux rangers de Suvarov, qui prennent très à cœur leur job d’animation de la vie à Anchorage Island, nous parlent d’une partie de chasse à la langouste sur le récif…

Heureux Parc National des Iles Cook, où l’intégrisme écologique, souvent contestable car côtoyant des extrêmes contradictoires, est encore inconnu.

James et Apii se contentent de pratiquer le principe de la jachère sur la partie de l’atoll situé à moins de 5 milles d’Anchorage, sachant que de toute façon, les 4/5 de celui-çi, plus éloignés d’Anchorage, restent inviolés, car jamais visités.

En fin d’après-midi, quelques poissons fléchés dans le lagon grillent en papillotes sur le feu de bourres de coco, près du faré des rangers. Nous prenons des forces.

Apii, qui a vécu toute sa vie dans les atolls, nous explique comment va se dérouler la chasse. Départ d’Anchorage vers 17H30, 1 heure avant la nuit, avec 2 embarcations. Celle des rangers, une barque en aluminium avec un 25 CV Enduro et un petit moteur de secours, et l’annexe Zodiac assez grande d’un ketch américain avec à son bord 2 frères jumeaux de 25 ans en escale à Anchorage avec nous. On se répartit en 2 groupes, qui seront débarqués à 2 milles environ de part et d’autre de Brushwood Island.

La jonction s’opèrera sur Brushwood, d’où se fera le rapatriement vers Anchorage, vers 23 heures, après quelques 4 à 5 heures passées sur le récif les pieds dans l’eau.

Marin vient avec moi, nous nous équipons : « méduses » au pied pour moi, chaussons néoprène (un meilleur choix) pour Marin, gilets en lycra et bermudas de bain, gants de plongée, lampe frontale et jeu de piles de rechange dans un petit sac étanche pour chacun, croc à thon et flèche d’arbalète, gros sac de courses pour les « lobsters » ! On aurait du prendre une gourde d’eau vitaminée en plus.

Allez, c’est parti pour l’expédition de nuit sur le platier !

Nous sommes avec Apii, qui fait débarquer l’autre petit groupe sur Whale Islet (là où le canard sauvage de Tom Neale revenait dormir). Il nous emmène à l’opposé, dans l’ouest, loin sur le récif, puis nous largue, et repart. Au début, nous avons de l’eau jusqu’à la ceinture, et le sol du platier est très inégal, avec des gros trous ! On patauge un peu, le coucher de soleil est proche, on se fait un peu l’impression d’être naufragés sur le corail… Je pense à la chanson de Graeme Allright « En 1942, … ». Il faut rassurer Marin, qui entrevoit le plan galère.

Nous gagnons la zone moins profonde du platier, plus plate aussi. Ca va mieux.

Nous nous hissons sur un gros rocher curieusement posé sur le platier, pour y attendre la nuit noire. Nous ne voyons pratiquement plus le mouillage, là-bas, sur Anchorage. Drôle d’impression de se trouver là, largués sur le récif, à la nuit. Mais Franck, qui a vécu à Tahiti et n’en est pas à sa première partie de pêche à la langouste, nous sort une bouteille de punch dans lequel macèrent plusieurs gousses de vanille !

Houah…, inespéré !

Le stress du naufragé s’éloigne.

Pour pêcher la langouste à la lampe frontale, il faut aller sur le récif à marée basse, de préférence en début de nuit, avec un peu de lune mais pas trop, et un vent faible.

A la nuit tombée, les langoustes et autres cigales quittent leurs cachettes du tombant extérieur, et s’aventurent sur le platier, vers l’intérieur du lagon, pour se nourrir. Et batifoler, peut-être aussi. La technique est simple : il s’agit de remonter progressivement le récif vers le lieu de jonction avec l’autre équipe tout en ramassant le maximum de bestioles délicieuses, de grande taille uniquement. James a été clair là-dessus.

Nous avançons lentement en balayant le platier du faisceau de nos lampes. Toute la vie nocturne du récif se découvre sous nos pieds. Nous marchons dans 10 à 40 cm d’eau.

Des petits requins « black-tips » affolés s’en vont terrorisés, des murènes grises se faufilent sous les roches, des crabes se défilent vite fait. Les poissons perroquets sont aveuglés par la lumière et s’immobilisent presque. Toutes les couleurs chatoyantes du corail défilent sous nos yeux. Et de temps à autre, dans un trou d’eau, 2 petits yeux orangés apparaissent à celui qui a bon œil : une langouste ! Hypnotisé par le faisceau lumineux, la bestiole ne bouge pratiquement pas. Pour autant, elle se défend, cherche une anfractuosité de roche, s’accroche de toutes ses forces. Il faut y aller franco, avec une main (gantée) et un bras franchement décidés. Avec Marin, nous aurons la chance de tomber sur le meilleur spot de la soirée : dans un trou d’eau de 2 mètres de diamètre et 50 cm de profondeur, 4 paires d’yeux orange brillent dans le faisceau de nos lampes ! 4 grosses langoustes dodues ! Elles auront beau se plaindre avec bruit et force battements de queue du manque de délicatesse de leur capture (sans parler de ce qui les attend !), elles iront toutes les quatre rejoindre le contingent du sac à langoustes.

Ce sont des animaux magnifiques.

Nous prenons aussi quelques langoustes vertes, plus petites, et deux ou trois cigales.

Dans la nuit, difficile de savoir où nous sommes sur le récif. Marin commence à trouver le temps long, la mer commence à remonter, nous nous dirigeons à l’estime vers des petites lucioles que nous apercevons au loin.

Dans l’eau, de temps à autre, nous apercevons des petits requins black-tips, et des murènes grises de récif.

Il faut se frayer un chemin sur le platier, contourner des grands trous d’eau. Des oiseaux de mer jacassent dans le noir au-dessus de nous, c’est bon signe, nous approchons probablement de Brushwood.

Trois quarts d’heure plus tard, nous rejoignons le premier groupe, où l’on parle surtout avec un fort accent américain. Suvarov est sur la route des Samoas américaines depuis Bora-Bora, et plusieurs voiliers immatriculés à San Francisco, Los Angeles, ou Salt Lake city sont au mouillage de Suvarov. Ils ont seulement pêché 2 ou 3 langoustes, mais quelques mérous et gros perroquets. De notre côté, nous en avons une douzaine.

Le retour vers le mouillage d’Anchorage, contre le clapot du lagon est un peu laborieux, nous nous guidons sur les feux de mouillage des quelques voiliers à l’ancre. Il est presque minuit.

Barbara et Adélie nous ont laissé un dîner à réchauffer sur la table du cockpit, et du gâteau à la banane.

Le lendemain soir, nous partagerons autour d’un potluck sympathique les langoustes et les perroquets de notre partie de pêche. Plus tout un tas de salades de riz. James et Apii ont préparé des beignets de uto. James dit quelques mots de bienvenue à chacun, Apii dit une prière, d’abord en anglais, puis dans son langage insulaire. Les yeux fermés, il y remercie Dieu pour sa vie à Suvarov, la rencontre des équipages en escale, la présence de chacun autour de la table en plein air sous le auvent de leur faré, la pêche à la langouste d’hier soir.

Pour les américains en particulier, et les anglo-saxons en général, les potlucks sont une institution. Nous, frenchies, nous nous en méfions un peu plus.

Le principe est simple, chaque équipage amène un plat pour la communauté, et ses boissons. Mais la langue anglaise y est bien sûr de règle, et quand ils sont entre eux, les anglais et les américains parlent vite, et ne font guère d’effort pour se faire comprendre. Les pires sont les américains, à l’accent proprement effroyable dès qu’ils parlent entre eux…

Et puis nous préférons les invitations entre bateau, plus conviviales à notre goût.

Mais le potluck avec les rangers de Suvarov restera un très bon souvenir.



A Suvarov, les plongées en snorkelling sont un must. Les fonds sous-marins sont probablement les plus beaux que nous ayons vus en Polynésie. Partout le corail est vivant, les couleurs vives, les constructions sous-marines de toute beauté. Apii nous emmènera, Marin et moi, chasser à l’arbalète sur un reef d’où nous ramènerons poissons-perroquets et mérous. Une autre fois, nous irons tous ensemble plonger dans la passe de Suvarov. Il s’agit de se positionner avec l’annexe dans l’axe de la passe, à l’intérieur du lagon, et de se laisser dériver avec le courant sortant vers le large. Nous nous mettons tous à l’eau, restons groupés, et nous retournons en permanence pour surveiller nos arrières, car les grosses bestioles avec de grandes dents affectionnent particulièrement les passes. Je garde le cordage de l’annexe à la main, celle-ci dérivant avec nous, de telle façon qu’au premier signal d’alerte générale, nous puissions tous remonter vite fait dans le dinghy. En moyenne, nous ne pouvons rester dans l’eau que quelques petites minutes, 3 ou 4 à chaque fois, pas plus. Les requins arrivent très rapidement. L’eau est particulièrement translucide, et cette aspiration vers le grand bleu du large n’est pas vraiment rassurante, il faut bien le reconnaître. Barbara et Adélie, qui d’habitude sollicitent un petit coup de main de ma part pour les aider à remonter dans l’annexe, y arrivent toutes seules en cette occasion ! Comme quoi, quand on a une vraie motivation…

Notre plus belle plongée sera celle effectuée sur Perfect Reef, dans le sud du lagon de Suvarov, à 3,8 milles du mouillage d’Anchorage, dans le 200. Un régal pour les yeux. Le voyage en annexe est un peu long, mais la découverte de cet incroyable relief karstique sous-marin est hallucinante.



Nous terminerons notre séjour à Suvarov par une passionnante partie de « crabs hunting » (chasse aux crabes), sur Turtle Island. Apii nous amène à Brushwood, puis nous gagnons One Tree Island et enfin Turtle Island, à pied, à marée basse. Apii a pris son coupe-coupe, et de gros sacs de jute. Il est optimiste : il a beaucoup plu ces dernières heures, ce qui encourage les crabes à sortir de leurs terriers. D’habitude, ils préfèrent l’obscurité. Le caveu, c’est le gros crabe de cocotier, qui, adulte, peut peser 4 à 5 kg. Il a des pinces surpuissantes, capables de couper un poignet humain, dit-on. Le caveu a une spécialité : l’ouverture des noix de coco, un exercice très physique. Naturellement, je parle de la bourre, parce que la noix elle-même, c’est trop facile. Mais Apii nous rassure, le caveu est lent. Il nous demande tout de même de compter nos doigts avant et après la chasse, avec un petit sourire au coin des lèvres. Il nous explique comment repérer le caveu, comment l’attraper, et comment le tuer avant de le mettre dans le sac. Avec sa machette, il ouvre un petit sentier dans la végétation sauvage et dense de Turtle Island, nous nous engouffrons derrière lui. Gants néoprène, bâtons, sandales. Quelques minutes plus tard, un premier caveu est repéré. Il essaie de se planquer dans le fouillis inextricable des racines d’un arbuste, et Apii est obligé de sortir le grand jeu. Le combat dure quelques minutes, car la bestiole n’a pas envie de passer à la casserole qui lui est promise. Mais Apii a la carrure d’un maori admissible chez les All-Blacks, et ses mains, comment dire, ne font pas dans la finesse !

Nous découvrons la tronche du caveu, plus proche de la configuration d’un bernard-l’ermite qui aurait perdu sa coquille d’adoption, que d’un tourteau de la chaussée de Molène. Bel animal, d’un bleu vif, mais parfois aussi orangé, selon ses préférences alimentaires.

Il est doté d’une poche, à l’arrière, remplie d’une huile parfumée essentiellement à la noix de coco, et qui, en ruisselant sur la bête lors de la cuisson au feu de bois, lui confère une onctuosité savoureuse proche du foie-gras… Pour le tenir sans danger, il faut lui serrer dans la même main ses deux pinces et ses deux plus grandes pattes, alors il ne peut plus rien vous faire de méchant. Il faut donc y aller d’un geste vif et décidé, que tout le monde n’entreprend pas avec allégresse… Barbara repèrera le meilleur spot : deux gros caveu d’un coup, en pleine conversation sur les pluies de la nuit ! Je les capture et les occis l’un après l’autre. La mort du crabe est brutale : le tenir fermement par ses 4 appendices principaux précités, le poser sur un appui ferme, lui saisir la carapace du bas du visage, et la retourner à 180° dans un vigoureux mouvement de rotation létale. Un craquement sinistre se fait entendre, et le système nerveux de l’animal en prend visiblement un sacré coup.

Direction le sac. Nous ne chassons que les très gros crabes, nous sommes tout de même dans le Parc National des Iles Cook !



Ce soir, veille de notre départ, le dîner commun dans la cabane des rangers sera grandiose :langoustes et crabes de cocotiers à volonté !

James et Apii, merci à vous de nous avoir initiés à votre vie insulaire.



Suvarov restera un souvenir lumineux pour l’équipage de Jangada.

Demain, nous appareillons vers Rose Island.



Olivier

Le néo-zélandais Tom Neale, l'ermite de Suvarov.


La petite jetée de Suvarov, à l'ouest d'Anchorage Island.


La plage et le petit abri construit par Tom Neale pour prendre son thé face au soleil couchant, à Anchorage.


 La plage et le petit abri construit par Tom Neale pour prendre son thé face au soleil couchant, à Anchorage.

Pylades Bay, la piscine de Tom Neale, sur la côte est d'Anchorage, aujourd'hui très fréquentée par les requins.

Tom Neale habita Suvarov pendant 16 années, entre 1952 et 1977.

Adélie à côté du faré des rangers de Suvarov.

Apii, l'assistant-ranger de Suvarov, originaire de Manihiki, apprend à Marin à décortiquer les noix de coco à la mode insulaire.

Whale Islet, les îlots proches d'Anchorage, à l'ouest.

Un phaeton couvant son oeuf, à Brushwood Island, Suvarov.

Jeune poussin de noddi noir, sur Whale Islet.

 Jeune fou à pieds et bec bleus, sur Whale Islet, Suvarov.

Fous immatures encore dans leurs nids, à Brushwood Island, Suvarov.

Crabe de cocotier, ou caveu (prononcer cavéou), sur Turtle Island.


Crab hunting (chasse aux crabes) après la pluie, avec Apii, sur Turtle Island.

A droite, James, le chef -ranger, à gauche Apii, l'assistant-ranger, avec l'équipage de Jangada, à Anchorage.



mardi 7 septembre 2010

mercredi 1 septembre 2010

Billet N°80 –Les ondes étranges de Mopelia…

Du Jeudi 19 au Mercredi 25 Août 2010.

Par Olivier


Tôt le 18 Août, dès que le soleil a franchi dans l’est la ligne d’horizon, alors qu’à bord tout le monde dort encore, je mets l’annexe à l’eau, et vais observer l’état de la passe de Maupiti.



Les conditions me semblent bonnes, le vent souffle à 15 nœuds de l’est-quart-nord-est (un quart, ou rhumb en anglais, représente un angle de 11° 15’. Il y a 4 quarts dans 45°, 8 dans 90°, et 32 dans 360°, bande d’ignares…). Le courant est sortant mais modéré. Le bateau est prêt à appareiller depuis hier soir. La passe m’apparaît effectivement praticable, sans grosse difficulté.

Je rentre à bord, réveille Marin, nous remontons l’annexe à son poste de mer sous les bossoirs, démarrons les moteurs, relevons le mouillage, et mettons en route vers la passe. Je verrouille tous les sabords, vérifie qu’aucun bout ne peut passer par-dessus bord, sort les brassières, enfile mes « méduses », et me fait chauffer un café noir.

Si j’avais eu un havane de Cuba, comme j’en ramenais récemment encore de mes voyages professionnels au pays de Fidel Castro, j’en aurais volontiers allumé un ce matin, peu avant de franchir la passe de Maupiti, histoire de me sentir vivre un peu plus fort encore…



Nous envoyons la toile, et prenons le cap de Mopelia, à une centaine de milles dans l’ouest, sans forcer l’allure puisque de toute façon il faudra attendre le jour (du lendemain), pour entrer dans le lagon.

Nous perdrons deux gros poissons aux lignes de traîne dans la journée, l’un se décrochera dans une violente secousse, ce qui nous apprendra à ne pas oublier de re-desserrer le frein quand on enroule au moulinet, l’autre cassera la ligne et partira avec le leurre dans la gueule…

Le genre de truc qui, sur le coup, énerve le Captain, qui aime bien le poisson cru à la tahitienne !



Je passe la nuit dans le carré pour un atterrissage particulièrement lent sur l’atoll de Mopelia.

Cela signifie peu de sommeil, car il ne ferait pas bon se mettre sur le récif de la côte au vent…

Au petit jour, Jangada se trouve légèrement sous le vent de l’atoll, à 2 milles de la passe.

Je fais chauffer de l’eau dans la bouilloire, et vais réveiller celui qui est devenu au fil du temps mon second à bord pour les manoeuvres: Marin, 13 ans dans quelques jours !

Aperçu par Samuel Wallis en 1767, l’atoll de Mopelia (ou Maupihaa) communique avec l’océan par une petite passe (Taihaaru Vahine) très étroite, mais droite, située dans le nord-ouest.

Je la repère facilement dans le jour qui se lève doucement, grâce au ruban de courant qui se déroule vers le large, dans l’axe de la passe. Voiles ferlées, nous nous approchons lentement. Les ouragans ont emporté le balisage initial, il ne reste plus que deux petites perches noires et blanches posées sur le platier, très accore au niveau de la passe. La passe elle-même est assez profonde, mais c’est au débouché dans le lagon qu’il faut parer des têtes de corail à fleur d’eau. L’essentiel est à laisser à gauche, mais il y en a une ou deux, sévères, à laisser à droite.

La difficulté de la passe de Mopélia, c’est le courant sortant, parfois fort, et bien sûr l’étroitesse du passage, qui oblige à passer près du platier, à quelque chose comme 5 mètres de chaque côté pour nous. Pas question de faire demi-tour dans le goulet, long d’environ 200 mètres. Le courant peut y être de 6 à 7 nœuds, s’il y a eu « ensachage » du lagon.

Je vais faire une ronde dans les salles des machines, puis, à plusieurs reprises, pendant que le soleil prend un peu de hauteur au-dessus de l’horizon, nous nous approchons de la passe, en remontant la bande très nette du tapis roulant généré par le courant sortant. Cela nous donne l’axe exact de la passe. Les manœuvres d’approche ont réveillé Barbara et Adélie, qui découvrent en silence cette nouvelle île. Devant nous, le récif, très bas sur l’eau, et plus loin, des motus recouverts de cocotiers.

Nous avons pris nos repères, malgré le logiciel Maxsea et sa cartographie qui, comme les traces électroniques dont nous disposons, nous mettent tous allègrement sur le platier, avec un décalage latéral d’au moins 200 mètres dans le sud de la passe… La carte est à l’évidence décalée en latitude et longitude, ce qui n’a pas beaucoup d’importance, puisque dans ces endroits-là, la navigation se fait à vue.

Marin, harnaché, monte au poste de vigie au premier étage de barres de flèches : il est chargé de repérer les têtes de corail dangereuses à l’entrée dans le lagon. Barbara est devant l’écran de l’ordinateur, et Adélie assure le relais vocal entre nous tous.

Depuis le large, la passe reste impressionnante, du fait de sa très faible largeur et des remous du courant qu’on y aperçoit.

Et puis, quand on sera engagé dans ce goulet, il faudra bien aller au bout… Le demi-tour dans la passe n’est guère à envisager !

Je fais un dernier tour, aligne le catamaran dans l’axe de la veine de courant, et fait monter les 2 moteurs à 2000 tr/mn. C’est parti !

Le bateau gagne de moins en moins au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans la passe, mais sur le fond, il progresse toujours, mètre par mètre. Je pousse à 2200 tr/mn, et nous remontons lentement le goulet. Des minutes, un peu longues, pendant lesquelles la concentration de chacun est maximale. Les deux petites balises viennent par le travers. On a passé le plus étroit, là où règne le plus fort du courant. Le bateau accélère sur le fond maintenant, je réduis à 2000 tr/mn, nous sortons progressivement de l’entonnoir hydraulique.

Marin nous guide entre les « patates », puis nous retrouvons des fonds de 15 à 20 mètres. Nous mouillons provisoirement, pour attendre nos amis canadiens de « Tyee ! », et les guider dans la passe, avec notre annexe, maintenant que … nous la connaissons !

A Maupiti, Robinson m’avait dit que la « goélette », un solide petit bateau en acier (genre chalutier transformé) qui dessert de temps à autre, irrégulièrement, et essentiellement pour y collecter le coprah, ces îles éparses aux confins de la Polynésie française, devait parfois racler le corail pour entrer dans le lagon, au débouché de la passe…



Mopelia est administrativement rattachée à la commune de Maupiti, de même que les petits atolls isolés de Scilly (ou Manuae) et Bellinghausen. (ou Motu One), inaccessibles pour nous car dépourvus de passe.



Je sais deux choses, très différentes, sur Mopelia.



Le comte Felix von Luckner et son trois-mâts corsaire « Seeadler ».



La première remonte à la première guerre mondiale.

Un aristocrate germanique, et plus encore prussien, le Comte Felix von Luckner (1881 – 1966), a marqué l’atoll de Mopelia du sceau de l’histoire, celle de la « grande guerre ». Corsaire allemand, von Luckner commandait le « Seeadler » (« Aigle des Mers »), un trois-mâts carré en acier de 1700 tonneaux, ayant l’apparence paisible et trompeuse d’un navire de commerce de l’époque, battant pavillon le plus souvent américain ou britannique…

Mais en réalité, le navire de von Luckner, initialement construit à Glasgow en 1888, et immatriculé à Boston, avait été capturé par un U-boot allemand, en 1916. Passé peu après par les chantiers navals de Bremerhaven, il fut transformé en navire corsaire camouflé, équipé d’un moteur auxiliaire de 1000 ch, et doté de 2 canons de 105 mm dissimulés, et de 2 mitrailleuses lourdes…

La mission assignée par la Kriegsmarine à von Luckner et à son « Seeadler » était de repérer, d’attaquer, de piller, et de couler le maximum de cargos alliés à travers le monde…

Et von Luckner allait s’y employer avec une rare classe, joignant le plus souvent à ses actes de guerre une élégance renouvelée…

Quittant l’Allemagne fin 1916, von Luckner réussit à franchir - on se demande comment – le blocus naval britannique, malgré le contrôle du croiseur anglais « HMS Avenge », le premier à être berné par le navire corsaire, maquillé pour l’occasion en transport de bois norvégien.... Parvenu en Atlantique, l’équipage, trié sur le volet, du « Seeadler », procéda au montage de ses canons. Sur la route des alizés, alors encore très fréquentée par les grands voiliers de commerce, von Luckner arraisonna puis coula pas moins de …14 navires, dont les trois-mâts français « Charles Gounod » de retour d’Australie avec 2200 tonnes de maïs, « La Rochefoucauld » et « Dupleix » ramenant chacun 2200 tonnes de salpêtre du Chili, ou encore l’ « Antonin », quatre-mâts barque de l’armement nantais Bordes, avec à bord plus de 3000 tonnes de salpêtre embarqué à Valparaiso…

Passé de l’Atlantique Sud au Pacifique, le « Seeadler » intercepta encore 3 navires américains, de moindre tonnage, qui subirent le même sort.

La tactique de von Luckner n’était pas dénuée d’une certaine humanité.

Une fois le navire marchand trompé, intercepté et capturé, von Luckner faisait transférer à son bord ce qu’il estimait avoir de la valeur, outre la caisse de bord du navire, et les vivres. L’équipage du navire intercepté prenait le même chemin, car le « Seeadler » avait été ré-aménagé pour recevoir à son bord les prisonniers.

Puis le navire abandonné était coulé au canon.

Von Luckner semblait mettre un point d’honneur à ce que ses actes de corsaire de guerre ne laisse jamais, sur le théâtre des opérations, la moindre victime directe.



Pour se ravitailler et laisser souffler son équipage, sans être repéré, von Luckner fit relâche à l’atoll de Mopelia, le 29 Juillet 1917. L’étroitesse de la passe, et probablement aussi l’insuffisance des fonds au débouché de celle-çi dans le lagon (3,50 à 4,00 mètres environ), ne permettaient pas au « Seeadler » de pénétrer à l’intérieur de l’anneau corallien.

Il est possible aussi que von Luckner n’ait pas souhaité prendre le risque de se faire intercepter lui-même à l’intérieur de l’atoll.

Toujours est-il qu’il décida de mouiller à l’extérieur du récif, apparemment juste au sud de la passe. Une position éminemment inconfortable et dangereuse pour le navire corsaire, les fonds descendant très rapidement à l’accore du platier, ce qui l’obligea à jeter l’ancre très près du récif. On dit qu’un tsunami fit déraper le navire, et le drossa sur le platier, le 2 Août 1917. Ce qui est sûr, c’est qu’il en faut peu pour qu’un navire ainsi mouillé soit jeté à la côte. Ainsi l’épave du trois-mâts corsaire allemand gît par une trentaine de mètres de fond, là, dans le sud immédiat de la passe…

L’équipage allemand et ses prisonniers américains, tous naufragés, vécurent de la sorte plusieurs semaines sur l’atoll de Mopelia, dans des campements de fortune.

Mais à l’évidence, il en fallait davantage au tempérament de Felix von Luckner pour s’avouer vaincu…

Le commandant voulait continuer le job. Il fit gréer une voile sur un canot à moteur de 6 mètres de long du « Seeadler », et mit le cap sur les Fidji, avec cinq de ses hommes.

Quatre semaines plus tard, ils réussirent à se faire enrôler sur un navire … américain ! Mais ils furent rapidement découverts, faits prisonniers et emmenés en Nouvelle-Zélande. Evadés, ils s’emparèrent d’un canot, puis d’une goélette. Interceptés par le croiseur anglais « HMS Iris », ils seront alors bombardés et devront se rendre. A nouveau prisonniers, Von Luckner et ses hommes seront détenus en Australie, cette fois sous bonne garde, et ils ne reverront l’Allemagne qu’en 1919.

Quant à l’équipage allemand resté sur l’atoll de Mopelia, il s’emparera d’une petite goélette d’une centaine de tonnes battant pavillon français, le « Lutèce », à bord de laquelle il rejoindra l’île de Pâques ! Les autorités chiliennes l’y feront prisonnier, et il lui faudra attendre 1920 pour être rapatrié en Allemagne…

Ce Von Luckner, tout de même, une sacrée trempe !

Plus rien n’est visible, sur place aujourd’hui, sur le récif, du naufrage du « Seeadler ». Les ouragans du Pacifique ont tout nettoyé. Mais je me suis laissé dire que, de temps à autre, quelques plongeurs bien informés affrétaient un poti-marara de Maupiti pour aller plonger sur l’épave de l’aigle des mers du comte Felix Von Luckner, là, sur le tombant du récif de Mopelia, tout à côté de la passe…



En 2010, la guerre continue à Mopelia…



L’esprit humain est parfois consternant de bêtise, ou de manque de sagesse.



A Mopelia, les milliers d’oiseaux de mer vivent en bonne intelligence avec les tortues marines (décimées par la population pour la consommation et le commerce des carapaces, depuis des lunes, malgré l’interdiction officielle), les poissons-chirurgiens, les perroquets, les labres et les carangues partagent le lagon avec quelques centaines de requins, et les bernard - l’ermite se répartissent le ménage des motus avec les tupos, les petits crabes de cocotiers, parce que les caveu, eux (les gros crabes de cocotiers, pouvant atteindre 4 à 5 kgs), ont presque totalement disparu, mangés par les polynésiens.

Bref, il y a encore de quoi vivre heureux sur l’atoll de Mopelia. Et en paix.

L’on n’y est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, censé être embêté par le voisin !

Et pourtant…

L’atoll de Mopelia est constitué de plusieurs motus, dont le principal, le motu Maupihaa, ne mesure pas moins de 8 à 9 kilomètres de long, sur environ 1 de large. Tout de même.

On y compterait les cocotiers en dizaines de milliers.

Le poisson abonde dans le lagon (nous y pêcherons un excellent thon « dent de chien »), les langoustes affectionnent les environs de la passe, les coquillages s’y ramassent plus facilement que sur la chaussée de Sein, et tout pousse à Mopelia, où les grains de pluie ne sont pas rares, si tant est que l’on veuille bien se donner le mal de cultiver un jardin.

En l’an 2000, 45 personnes vivaient sur l’atoll : elle y travaillaient principalement à l’élevage et à la capture du naissain des nacres perlières. Mais la crise de l’industrie de la perle, et le vieillissement naturel de la population ont ramené le nombre d’habitants de Mopelia à une dizaine aujourd’hui.

Largement de quoi occuper en bonne entendeur, à la récolte du coprah - plus rentable de nos jours mais subventionné par le gouvernement polynésien pour encourager le maintien des familles sur les îles éloignées de l’archipel – les deux familles polynésiennes qui y vivent aujourd’hui.

Oui, mais ce serait trop simple.

L’une est originaire de Maupiti. L’autre des Australes, l’archipel polynésien perdu dans le sud.

Entre eux, la guerre !

Voici ce que j’ai appris de la bouche même du maire de Maupiti, quelques jours avant de jeter l’ancre dans le lagon de Mopelia.

Pendant que Barbara utilisait le seul wifi disponible sur l’île, à la mairie, l’édile m’avait salué avec convivialité, et nous avions entamé une longue conversation, alimentée par ma curiosité naturelle. Je l’avais entrepris en particulier sur la production d’eau douce à Maupiti, et j’eus connaissance à cette occasion du fait qu’il y a davantage d’eau douce dans les nappes phréatiques situées sous les motus que sous celles de l’île centrale de Maupiti. Comme dans tous les lagons.

Apprenant que nous allions bientôt à Mopelia, son visage était devenu brutalement soucieux. Il m’informa qu’il avait reçu la veille au soir un appel radio en BLU de la famille de Maupiti, (dont la maison d’habitation, appartenant à la commune de Maupiti, est une « maison MTR », du nom de cette société de Tahiti qui réalise des maisons anticycloniques en préfabriqué sur catalogue), un appel alarmiste lui faisant savoir que la guerre opposant sur le motu Maupihaa les deux familles de Mopelia avait franchi un seuil dangereux…

Je ne sais s’il s’agissait de coupe-coupe, de hache, ou de tronçonneuse, mais il y avait eu menaces de mort de la part du chef de famille des Australes contre celui de la famille de Maupiti. Le maire, qui connaissait bien l’affaire, avait déjà été obligé de se rendre à Mopelia l’année précédente, pour tenter de calmer le jeu, en répartissant les terrains de la cocoteraie et les concessions pour la récolte du coprah. Il avait ainsi eu l’impression, à force de pourparlers, d’avoir réglé l’objet principal de la discorde, avant de remonter, à 72 ans, dans le poti-marara affrété pour l’occasion par la commune, pour affronter à nouveau les quelques 100 milles nautiques qui séparent Mopelia de Maupiti, contre le vent et la mer cette fois…

Mais peu de temps après, les histoires avaient recommencé, et la BLU installée dans la maison MTR avait au fil des mois donné des signes de plus en plus évidents d’une montée en puissance des menaces du chef du clan « austral ».

Et maintenant, avec ce dernier appel, l’élu craignait le passage à l’acte, et le drame.

C’est qu’il faut imaginer que sur un atoll perdu où coexistent seulement quelques âmes, en l’absence totale de représentation de la moindre autorité, l’esprit humain, surtout s’il ne sort pas directement du Collège de France, peut facilement partir en « live »…

Pour ceux qui en douteraient, les exemples ne sont pas rares sur les atolls…

Le maire avait donc décidé de demander au chef de famille de Maupiti de quitter immédiatement Mopelia, pour calmer le jeu, et de rentrer à Maupiti, avec son poti-marara. Son épouse resterait à Mopelia, pour occuper le fare MTR, car, avant qu’il n’y ait plus que deux familles à Mopelia, il y en avait eu trois, mais celle-çi avait retrouvé, à son retour d’une absence de quelques jours, son fare complètement brûlé…

Encore un coup des sudistes !

Et là, devant moi, le maire de Maupiti relisait en silence sa lettre officielle au Procureur de la République de Papeete, lui demandant l’expulsion manu militari de Mopelia de la famille venue des Australes…

Avant de le quitter, je lui demandai si notre déplacement prochain à Mopelia pouvait lui être d’une quelconque utilité ; il parut réfléchir, mais déclina l’offre.

Je racontai ensuite cette histoire à Robinson. Tout le monde la connaissait à Maupiti.

Seule la perspective de voir débarquer prochainement à Mopelia un officier de police judiciaire et deux gendarmes était réellement nouveau.

Mais Robinson m’en appris encore un peu plus.

Il avait été lui-même plusieurs fois à Mopelia, avait navigué sur un bonitier armé par sa famille, qui relâchait de temps à autre dans l’atoll.

Mais c’est par son beau-père, qui tenait aujourd’hui l’unique dépôt de carburants de Maupiti (que nous avions rencontré en allant chercher de l’essence pour le moteur hors-bord de notre annexe et celui de notre petit groupe électrogène portable), qu’il connaissait le dernier épisode de la saga de la famille des Australes.

Le beau-père de Robinson avait longtemps été marin sur la « goélette » qui, une fois par mois environ, selon les conditions météorologiques, se rendait dans les atolls épars à l’extrémité occidentale de la Polynésie française :Mopelia, Manuae, Motu One, et Tupai.

Sur Manuae, un atoll dépourvu de passe situé à une quarantaine de milles dans l’ouest-nord-ouest de Mopelia, vivait le frère du chef de famille des Australes, occupé à la récolte du coprah sur cet îlot par ailleurs désert. Or le capitaine de la « goélette » avait raconté à tout Maupiti que lors de sa dernière rotation, l’homme de Manuae avait refusé de restituer l’une des deux embarcations utilisées pour entrer dans le lagon par dessus le récif et y charger les sacs de coprah à transborder ensuite sur la « goélette »…

Apparemment, l’homme de Manuae n’avait pas poussé son raisonnement jusqu’à imaginer que son geste n’allait probablement pas encourager le capitaine de la « goélette » à faire le détour par Manuae à sa prochaine rotation, sauf à ce qu’il ait à bord deux messieurs en uniforme noir et bleu…

Décidément, les membres de cette famille faisaient des dégâts dans les esprits paisibles des habitants de Maupiti…

Robinson me dit aussi que le maire de Maupiti lui-même n’était pas complètement à l’aise avec les histoires de Mopelia. Il semblait craindre, me dit-il, que sa demande auprès du Procureur ne génère la dénonciation, par la famille des Australes, de son propres fils, lequel serait connu pour venir à Mopelia y braconner les tortues…

Bref une histoire à la polynésienne, dans laquelle il est bien difficile d’y voir clair, et dont il ne faut surtout pas se mêler…



De retour à bord de Jangada, je m’aperçois qu’il y a une fuite d’eau de mer importante sur le moteur tribord, au niveau de l’arbre de la pompe eau de mer. Apparemment, le joint spi de sortie de corps de pompe a rendu l’âme. Merde ! Je ne suis pas sûr d’en avoir un de rechange à bord.

Nous traversons le lagon de Mopelia sur un seul moteur, et nous faufilons, en deux temps, entre les « patates » de corail et les filières d’huitres perlières abandonnées, qui parfois flottent entre deux eaux, menaçant les safrans et les hélices.

Marin et moi avons été reconnaître le passage en annexe, et avons mouillé une bouée-repère sur laquelle il suffit de se diriger pour aller jeter l’ancre à 200 mètres de la plage du motu Maupihaa, au sud-est du lagon, le meilleur mouillage de l’île.

Nous y avons un rayon d’évitage complet.

Barbara et les enfants partent à terre visiter les lieux avec l’équipage de « Tyee ! ».

Nous apercevons sur la droite une barque tirée sur la plage, et les traces d’un campement. Plus au nord, un deuxième campement est visible. D’après Robinson, à qui j’avais posé la question, le plus au sud est celui de la famille des Australes, le plus au nord celui de la famille de Maupiti. Mieux vaut savoir ici où on met les pieds…

D’habitude, les équipages des voiliers de passage sont les bienvenus dans ce genre de lieu. Un peu de visite, des enfants, deux ou trois bricoles à troquer…

Mais là, ce sont d’abord des chiens, avec une sale gueule, qui viennent à votre rencontre.

Ils sont une douzaine, pas moins. John, le canadien de « Tyee ! », un costaud, a pris un bâton à la main. Mais il tombe tout de suite sur le chef de clan, massif, rustre, qui lui demande de jeter son bâton… Il lui explique que ses chiens sont dressés justement pour attaquer les porteurs de bâton !!! S’ensuit un discours guerrier, agressif, surprenant sur un atoll perdu où l’on s’attendrait plutôt à trouver la paix. Une forme de mise en garde.

L’accueil n’est pas particulièrement chaleureux, plusieurs hommes sont là, sans doute pour la récolte du coprah. Une femme épaisse aussi, la femme du chef de famille.

Et un enfant. Curieusement réservé. Il doit en savoir un rayon, le pauvre.

Le campement est sale, des débris traînent partout : fûts, vieux filets, flotteurs de filières, tôles ondulées, ferrailles. Des abris pour sécher le coprah. Il y a aussi un quad et curieusement, un scooter, alors qu’il n’y a qu’un petit sentier qui traverse le motu pour aller du côté du platier, à l’est. Des poules errent de çi de là, des cochons tournent en rond dans un enclos trop petit pour eux.

Ce n’est pas le coup de foudre entre l’équipage et ce clan.

Plus au sud encore, vers l’extrémité du motu, à 300 mètres environ, je découvrirai le fare qui a brûlé.

Et en longeant la plage, vers le nord, à 5 ou 600 mètres, le campement de l’autre famille, plus propre celui-là, mieux tenu, mais dans lequel je ne verrai personne.

Je me dis que ces deux familles auraient pu mettre plus de distance entre elles, le motu a plus de 8 kilomètres de long.

Mais c’est à la pointe sud-est que la plage est la mieux abritée, que l’eau du lagon est la plus calme, qu’il y a une petite lagune qu’il suffit de fermer par un filet de pêche, la nuit, pour ramasser plus de poissons que de besoin.

Là aussi que viennent pondre les tortues, en saison…

Pourtant l’ancien village était à l’opposé, tout au nord. Il y avait aussi, il y a longtemps, une station météorologique, à Mopelia. Il ne reste que quelques ruines, et un cyclone a démoli le vieil appontement en béton qui desservait l’ancien village.

Barbara a du mal à se faire à cette ambiance pesante, surtout après notre escale de rêve à Maupiti. C’est vrai que séjourner dans un endroit qui pourrait être paradisiaque mais où sévit une gué-guerre détestable génère des ondes étranges.

Mais la vie continue.

Pour ne rien arranger, à peine le bateau mouillé, des requins à pointes noires viennent rôder autour du bateau. Barbara aura du mal à effectuer ses longueurs de nage en toute tranquillité…

Et puis vendredi 20 Août est un grand jour à bord de Jangada : c’est la rentrée des classes ! De la classe (de quatrième), devrais-je plutôt dire. Eh oui, Adélie saute la cinquième, et rejoint Marin en quatrième. Ce sera plus simple pour la maîtresse.

Rentrée avec un peu d’avance, mais après 2 mois et ½ de vacances en Polynésie !

Plus besoin de faire les présentations, chacun connaît son rôle.

Bonne nouvelle pour Adélie, euh…comment dire ? peut-être un peu moins bonne pour Marin…

Et la prof est toujours la même !

Mais de mon côté, j’ai un autre souci en tête.

Je dois plonger dans mon moteur tribord !



Panne moteur et solidarité des marins…



Il me revient en mémoire qu’il y a deux ou trois mois, j’avais du repositionner la durite d’alimentation en eau de mer de la pompe de réfrigération du moteur tribord, qui fuyait. J’avais tout nettoyé, rincé à l’eau douce, et l’incident était rentré dans l’ordre.

Et voilà que maintenant c’est le joint du corps de pompe qui lâche. Je commence par évacuer les quelques 20 litres d’eau de mer qui stagnent dans la cale, ferme la vanne d’arrivée d’eau de mer, et rince l’ensemble à l’eau douce.

Puis j’inspecte minutieusement mes 4 caisses de pièces de rechange, logées au fond des coquerons arrière, dans chaque coque, en croisant les doigts.

Damned, il faut se rendre à l’évidence, je n’ai pas ce joint en spare !

Ca change la donne, car ne disposer que d’un seul moteur, sur un catamaran, ne facilite pas les manœuvres, en particulier à vitesse réduite.

Et puis, zigzaguer entre les têtes de corail, et franchir les passes avec un seul propulseur désaxé, ce n’est pas l’idéal.

Bon, là, je me souviens de deux choses : j’ai fait mon service militaire sur le trois-mâts « Bel-Espoir II » du père (jésuite) Michel Jaouen, et à son bord, on apprenait implicitement à se démerder par soi-même, avec pas grand-chose, car les moyens financiers étaient très limités. Je ne remercierai jamais assez cet homme exceptionnel, auprès de qui nous étions à bonne école, celle de la Jaouen’s line comme nous l’appelions, même si elle était très …typée, et pas en matière de religion ! C’est aussi sur ce grand voilier d’une quarantaine de mètres de long que j’ai réellement appris à manœuvrer, en particulier dans les ports de la Manche, normands, bretons et britanniques, qui constituaient notre menu journalier. Y compris à l’occasion d’un échouement inopportun en baie de Seine, alors que je venais d’être nommé Capitaine du bateau, à 22 ou 23 ans. Michel Jaouen faisait confiance, alors qu’à l’époque, bien que sorti de 3ème année de l’Hydro du Havre, je savais honnêtement peu de choses. Et mon expérience n’était pas non plus celle d’aujourd’hui. Mais j’ai bien appris la leçon.

Et je me souviens aussi que j’ai été, un temps (c’était obligatoire pour le cursus que je suivais), Officier Mécanicien de la Marine Marchande sur des navires armés au long-cours.

Allez, au boulot.

Je m’empare de mes deux caisses à outils, et démonte la pompe. Je ne possède malheureusement pas d’ « éclaté » (schéma) de cette pompe eau de mer, alors je découvre de visu comment elle est faite. Je finis par faire un constat : OK le joint spi est usé et pas très joli à voir, et la fuite vient bien de ce joint. Mais l’arbre de pompe a un jeu anormal, et c’est là la véritable cause technique de la fuite. Allez, il faut ouvrir plus avant, et examiner les paliers, constitués de roulements à billes.

Je fonce sur « Tyee ! », le catamaran canadien au mouillage à côté de nous, et John me prête un petit extracteur.

Lorsque je réussis à ouvrir le corps de pompe, une surprise m’attend : il n’y a plus qu’un roulement en place, l’autre est désintégré ! Les billes en graphite ont été pulvérisées en poussière noire qui s’est répandue partout, et c’est la turbine en néoprène qui fait office de deuxième palier… Les anneaux intérieur et extérieur du roulement, en acier, sont restés « soudés » au corps de pompe.

Un aller-retour vite fait vers les 2 voiliers au mouillage à côté de nous me voit rentrer bredouille. C’eût été miraculeux d’y trouver un roulement compatible !

Il va falloir faire avec. Se démerder quoi !

(J’adore me démerder de problèmes maritimes…)

J’envoie des messages e-mail à mon frère en France. Il sait être d’une redoutable efficacité.

Il se trouve à Cherbourg, en représentation de la Société pour qui il travaille, CLS Argos, à l’arrivée de la Solitaire du Figaro. Mais il se démerde pour foncer chez le concessionnaire Volvo Penta du coin, se fait communiquer les web-sites de pièces de rechange pour moteurs marins, visionnent les éclatés des différents types de pompes montées sur les moteurs MD 22 L, et en ressort avec 2 joints spi neufs. Les roulements et les joints complémentaires suivront plus tard, avec le concessionnaire de La Rochelle. Beau travail.

Ensemble, en quelques clics, nous trouvons une adresse d’expédition fiable au Yacht Club de Niue Island, parfaitement bien organisé. (L’île de Niue, située dans le Pacifique entre les îles Cook et les îles Tonga, est un micro-état sous concordat avec la Nouvelle-Zélande.)

Nos amis Pierre et Geneviève prendront le relais à leur retour imminent de vacances, à La Rochelle. Jolie chaîne d’assistance, non ?

Mais mon problème du moment reste entier : la pompe eau de mer du moteur tribord est hors service, je n’ai pas de quoi la réparer, et je dois faire sans jusqu’à Niue, même si je change notre programme de navigation.

Or je tiens à aller à Suvarov, l’île où vécut, pendant près de 20 années, en ermite solitaire, le néo-zélandais Tom Neale, entre 1952 et 1977.

Je me doute que bien des choses ont du changer depuis à Suvarov, et je n’ignore pas que l’atoll perdu dans le Pacifique se trouve sur la route des voiliers de voyage américains, naviguant le plus souvent en flottilles très organisées, bavardant en permanence à la radio, route qui va de Bora-Bora à Pago-Pago, dans les Samoas américaines.

Car les américains naviguent comme ils font la guerre : avec une débauche de moyens, en grand nombre, et avec organisation…

Pas vraiment notre style frenchy , plus bohème, décontracté, et aventureux.

Mais voilà, je veux aller à Suvarov, juste voir les lieux où Tom Neale a vécu son rêve…

Cela motive et donne des idées.

D’autant que j’ai bien vu, dans les yeux de Barbara, que l’éventuelle suppression du détour vers le nord que représente le passage par l’atoll de Suvarov, pouvait vraisemblablement constituer le bon côté de la mauvaise nouvelle…

Je me souviens que lors de notre escale à Porto Santo, la petite île proche de Madère, l’année dernière, nous y avions revu mon ami Miguel, l’ancien responsable de la marina. La dernière fois que je l’avais aperçu, c’était en Antarctique, à bord du voilier de Christophe Auguin ! Miguel reconstruisait ce qui allait devenir son nouveau voilier, fait pour aller loin, et, entre autres, et visiblement, dans le Grand Sud : « Utopia ». Il en avait récupéré l’épave, dérivante au large de son île, et avait désossé la coque avant de tout réaménager. Son travail commençait à avoir de l’allure. A l’époque, j’étais emmerdé avec le système de vidange des eaux grises (lavabo et douche) de Jangada, que l’ancien propriétaire avait conçu pour fonctionner avec la pompe de cale principale de la coque babord.

Une solution qui ne me plaisait pas beaucoup. J’étais à la recherche d’une pompe indépendante fonctionnant en courant continu 24 volts, et Miguel m’avait emmené au pied de son bateau, dans son conteneur (lui aussi récupéré à la dérive), où il entreposait son matériel et qui lui servait d’atelier. Là, Miguel m’avait trouvé mon bonheur.

Il m’avait donné 2 pompes qui avaient connu le naufrage, mais semblaient pouvoir fonctionner après un bon nettoyage. Equipant son bateau en 12 volts, il n’en avait pas l’utilité.

Je m’étais aussitôt attelé à la tâche, et le lendemain, mon circuit de vidange des eaux grises avait été modifié, une pompe de récupération - nettoyée et repeinte - installée, et le nouveau circuit fonctionnait parfaitement.

Je parlai à Miguel des deux voiles d’occasion de notre catamaran, qui étaient loin d’être hors d’usage, mais que j’avais préféré remplacer par des neuves dans la perspective du tour du monde projeté. Je les mis à disposition de Miguel. Plus tard, j’appris qu’il les avait récupérées pour « Utopia », et j’étais heureux que la solidarité des marins soit encore une réalité de nos jours.

La turbine de la deuxième pompe nécessitait d’être remplacée, et je décidai de commander un rouet néoprène de rechange, au cas où.

Bien m’en a pris, car aujourd’hui, dans le lagon de Mopelia, je songe à monter cette deuxième pompe en secours sur le circuit de réfrigération eau de mer du moteur tribord !

Je commence par virer les supports et accessoires de la pompe attelée d’origine, la courroie d’entraînement, le tendeur, etc…

Il n’existe aucune quincaillerie sur le motu Maupihaa, alors je me débrouille pour adapter des raccords, laiton ou PVC, dont je soigne l’étanchéité. J’utilise même une vanne pour raccorder mon nouveau circuit aux durites du moteur, je coupe des tronçons de tuyaux de différents diamètres, je multiplie les colliers inox, je consomme un ruban entier de téflon, je refais le joint du corps de pompe en tapant dans la réserve de chemises en papier du CNED, je fixe la pompe sur une embase, prend mon multimètre électrique, tire deux fils du tableau 24 volts, soude des embouts au fil d’étain, et raccorde le bazar.

Je le sens bien, mais c’est l’instant de vérité. On y va !

Démarrage moteur. Démarrage pompe. Amorçage réussi. Débit. Refroidissement, ça crache dehors. Je regarde la multiplicité des raccords. Pas une fuite !

Je sors de la salle des machines, puis de la coque tribord, vois les visages un peu tendus de mon petit équipage, et amorce un grand sourire…

« Popo, popo, popo… !!! » (« Bravo, bravo, bravo », en tahitien)

C’est le cri libérateur, utilisé à bord de Jangada en cas de succès (grands ou petits) dans les péripéties de la vie du bord.

Allez, le montage de secours fonctionne, et moyennant une surveillance accrue du moteur tribord, le programme de la croisière peut rester inchangé.

Jusqu’à la réparation définitive, à faire à Niue Island.

On s’en sort pas mal, et on disposera de nos deux propulseurs pour sortir de Mopelia, entrer à Suvarov, et peut-être plus tard à Rose Island, ou à Beveridge Reef.

Eh Miguel, « muito obrigado » pour la pompe !



13 ans à Mopelia…



Le 23 Août, une date dont je me souviens, Marin fête son deuxième anniversaire successif à bord. Pour l’occasion, la prof du CNED a décrété la relâche scolaire…

Bonne décision stratégique !

De concert avec Lucie et John, de « Tyee ! », prévenus de l’évènement, nous décidons de faire un barbecue sur la plage. Tôt le matin, nous partons avec Marin en annexe pêcher dans la passe. Nous emmenons 3 lignes de traîne à main, un couteau, un fusil sous-marin, des gants, de l’essence, et en route. Nous franchissons plusieurs fois la passe, mais on ne peut pas dire que la pêche soit miraculeuse. On se fait rincer, secouer, on bouffe de l’essence, mais le mahi-mahi imaginé pour le BBQ restera dans son élément… Caramba !

Il faudra se contenter d’un empereur, un poisson du lagon, que l’on évitera de consommer pour cause de risque de ciguatera.

Heureusement, John et Lucie ouvriront leur congélateur et fourniront le mahi-mahi manquant. Cela me vaudra un discours très pro-congélateur de la patronne, qui n’entend pas le groupe électrogène et l’éolienne de « Tyee ! » tourner aussi souvent que nécessaire…

On n’a rien sans rien !

Adélie concocte un délicieux fondant au chocolat pour son frère, Barbara lui bichonne un cramble aux pommes, le déjeuner sur la plage commence par du thon (« dent de chien ») cru à la tahitienne, se poursuit par du mahi-mahi grillé au feu de bois en papillotte accompagné de riz au rice-cooker, et se termine par les gâteaux préférés de Marin.

Les cadeaux sont légion pour notre nouveau teen-ager : un superbe T-shirt « Hinano-Tahiti », un bermuda polynésien, un méga mots croisés réalisé par Adélie, des Ray-Ban offertes par ses grands-parents, un jeu de dominos et un dessin nord-américain par Theo et Simi (les enfants de « Tyee ! »), son stage de niveau 1 en plongée (effectué à Tahaa), et une séance de kite-surf offerte par super-John !

Joyeux anniversaire à Mopelia, fiston !

Dans l’après-midi, nous jouons sur la plage, puis décidons de nous débarrasser de l’empereur, le poisson de 5 ou 6 kgs pêché le matin, et que nous avons hésité, puis renoncé à manger.

Les enfants ont trouvé une petite corde sur la plage. Je la passe dans les branchies du poisson mort, et le poisson est balancé aux petits requins, de 30 à 40 cm de long, qui nagent dans 15 cm d’eau. Ils s’y attaquent, mais ont du mal à mordre dans la chair. Je finis par ouvrir le poisson d’un coup de couteau, et là, c’est tout de suite plus facile. Ils sont maintenant 4 ou 5 à se le disputer, et le raffut finit par attirer des individus plus sérieux parmi leurs congénères.

Nous voyons d’abord approcher un requin à pointes blanches, puis un requin gris. Je m’empare du poisson toujours attaché à la corde, m’avance dans l’eau jusqu’au genou, et le lance à une quinzaine de mètres. Les deux requins se jettent dessus, se le disputent, et l’un d’eux l’avale. C’est ce à quoi je m’attendais !

Alors la corde se tend, et le requin (gris), surpris, est retenu prisonnier … par l’estomac ! Il se débat, se tortille dans peu d’eau, donne de grands coups avec sa nageoire caudale, mais je le ramène doucement vers moi. Peut-être mesure-t-il 2 mètres ?

Sur la plage, les équipages de « Tyee ! » et Jangada regardent la scène insolite qui se déroule sous leurs yeux.

Je me demande quelle va être la suite, en me disant que je tiens à mes pieds, quand le requin abusé me donne la solution : dans une dernière contorsion, la corde a du passer sur l’une de ses dents, elle casse net. J’essaie de l’attraper par la queue, mais ma tentative manque un peu de conviction… Dans une gerbe d’eau, le requin réussit à se déséchouer, puis s’éloigne.

Fin du spectacle spécial anniversaire !



Le 25 Août au matin, nous appareillons de Mopelia vers l’ouest, en route pour l’atoll de Suvarov, à 570 milles.



Dans l’après-midi, nous laissons l’atoll de Manuae sur tribord.

Avec lui, nous quittons la Polynésie française, après presque 4 mois d’un séjour enchanteur.

Soudain, la ligne de traîne tribord dévire à fond ! Je prends la barre, vient en grand sur tribord, foc à contre. Le bateau ralentit, nous enroulons la voile d’avant, démarrons le moteur babord, et mettons à la cape sous grand-voile.

S’en suivra plus d’une demi-heure de bataille avec la bête… qui s’avérera être un marlin de 2,05 mètres de longueur !

Mais cette fois, ce sera un sans faute pour Marin et moi, et Jangada retrouvera, dans les heures qui suivront, ses allures de chalutier-usine.

Tous les bocaux de verre de la cambuse seront remplis jusqu’au dernier, puis passés dans les cocotte-minutes du bord, jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Des filets seront mis au frigo pour les jours à venir, mais il nous faudra rejeter du poisson à la mer…

Dernier cadeau de la Polynésie au voilier qui s’en va vers l’ouest.



Olivier


Devant la passe de Mopelia.

Jangada au mouillage dans le lagon de Mopelia.


Séchage du coprah sur le motu Maupihaa, à Mopélia.

Sur le motu aux oiseaux, à Mopelia.

Qui me dira qui je suis, à Mopelia.

Terre de combat, à Mopelia...

 Tronc noueux d'arbuste, à Mopelia.

Animal étrange, à Mopelia (joke).

Barbara et Adélie, du côté de la lagune, à Mopelia.

 L'équipage de Jangada du côté du platier, à Mopelia.

Les hôtes du lagon, à Mopelia.
Leçon de kite-surf pour Marin, par John. Captif d'abord...

 ... puis lâché ensuite!


Dernier cadeau de la Polynésie pour la cambuse de Jangada, un marlin de ... 2,05 mètres!