mardi 25 mai 2010

Billet N°61-Faits divers, dans le lagon des Gambier

Du Mardi 18 au Mardi 25 Mai 2010.

Petite histoire des Gambier…

Probablement peuplées à partir du XII ème siècle, les îles de l’archipel des Gambier, l’un des cinq archipels de la Polynésie Française, auraient été aperçues pour la première fois par le pirate anglais Edward Davis en 1687.

Le 24 Mai 1797, le navigateur britannique James Wilson redécouvre l’île de Mangareva, la plus haute de l’archipel, et y fait escale avec son navire, le « Duff ». Il a à son bord des missionnaires de la London Missionary Society qui se rendent à Tahiti. Il baptise le sommet de l’île (441 m) du nom de son navire, et laisse à l’archipel le nom de Gambier, qui est celui de l’amiral anglais qui soutient les activités religieuses de la mission.

En 1826, l’officier britannique Frederick Beechey débarque sur Mangareva, y compte environ 5000 indigènes polynésiens répartis sur les quatre îles principales, qui parlent un dialecte spécifique, le mangarévien, et ont un roi, Maputeoa, lequel réside à Rikitea. (Son tombeau est visible aujourd’hui sur les hauteurs du village.)

La relation que fait l’officier de Sa Majesté attire bientôt aux Gambier des navires de commerce, qui s’y approvisionnent en eau et en vivres frais, et acquièrent auprès des mangaréviens de la nacre, qui se développe abondamment dans l’immense lagon.

En 1834, la première mission catholique de Polynésie est fondée aux Gambier par la Congrégation du Sacré-Cœur. Elle entreprend de convertir rapidement l’ensemble de la population. En quelques années, le supérieur de la mission, Honoré Laval et son acolyte le père François Caret, multiplient les constructions en dur dans les 4 îles principales, Mangareva, Aukena, Akamaru et Taravai. Une cathédrale aux proportions étonnantes, capable de contenir 1200 personnes, est érigée à Rikitea, le village principal, entre 1839 et 1848 : la cathédrale Saint-Michel, toujours là, bien que nécessitant des travaux importants. Des églises, aux autels incrustés de nacre, sont construites à Aukena, Akamaru, et Taravai. L’église Saint-Raphaël d’Aukena est la première église d’Océanie construite en pierres, en 1837. Puis des chapelles, des quais, des routes, et divers autres bâtiments sont érigés par les insulaires, avec les pierres volcaniques des îles, sous la houlette des bons pères, dont des tours de guet et une prison… Les missionnaires installent une théocratie autoritaire dans l’archipel, et étouffent, semble-t-il, la culture traditionnelle insulaire, interdisant en particulier la musique et la danse, jugées trop sensuelles, ainsi que les tatouages.

On raconte que le zèle du père Laval lui faisait cacher toutes les femmes de l’île dans le couvent Rouru, où vivaient 60 religieuses, dès qu’un navire baleinier était annoncé sur rade, pour les soustraire à la convoitise des marins…

Mais rapidement, la population connaît une dramatique érosion : de 5 à 6000 âmes à l’arrivée des missionnaires, elle passera à seulement 463 lors du recensement de 1887…

La population polynésienne des Gambier finit par se lasser du zèle des pères missionnaires, et manifestent de plus en plus leur opposition aux excès de cette religion importée de force dans leurs îles. Laval sera contraint de quitter les Gambier pour Tahiti en 1871. Il tentera d’y lutter contre le protestantisme, majoritaire dans les îles.

Difficile de déterminer les raisons exactes de cette érosion démographique rapide de la population, entre les maladies apportées par les équipages des navires baleiniers et marchands, et le régime autoritaire imposé par les missionnaires bâtisseurs…

Les Gambier ne seront officiellement annexées à la France qu’en 1881.

La population stagnera pendant des décennies, avant de passer de 580 habitants en 1956 à 1337 en 2007.

Dans les années 1960, l’archipel a connu un développement sensible de ses infrastructures, avec en particulier la construction d’un petit aéroport sur le motu de Totegegie, du fait de l’installation dans la région du Centre d’Expérimentation du Pacifique (CEP), chargé de conduire les essais nucléaires français, atmosphériques et sous-terrains, sur les atolls voisins de Moruroa et Fangataufa, qui se trouvent respectivement à 230 milles et 215 milles dans l’ouest-nord-ouest des Gambier, soit environ 400 km, sur la route de Tahiti.

Un étonnant abri anti-atomique, simplement constitué de quatre murs et d’un toit de tôle, fut érigé par les militaires français à proximité du village de Rikitea, dans ces années-là.. Il a servi pendant toute la période des essais nucléaires. Les anciens racontent que lorsque les vents soufflaient dans la direction des Gambier, ils devaient séjourner parfois jusqu’à 3 jours dans cet abri inconfortable et sans vitre. Il a été démantelé par l’armée en 2008. Seul souvenir visible de l’époque du CEP, la minuscule pizzeria Pizz Atomic, à une centaine de mètres de « Jangada » au mouillage de Rikitea, qui n’ouvre que le week-end, et encore, quand il fait beau…

De nos jours, l’activité des mangaréviens réside essentiellement dans la perliculture (développée en Polynésie à partir des années 1970), bien que ce secteur connaisse une crise sensible depuis plusieurs années (absence de label, et concurrence des perles asiatiques). Le magnat franco-chinois de la perle (« Tahiti Perles »), Robert Wan, a installé de nombreuses fermes perlières dans le lagon des Gambier, très propice au développement de la nacre, et une partie de la population locale (qui roule essentiellement dans de gros trucks 4 x 4) travaille dans ses ateliers. Il est par ailleurs propriétaire de la moitié de l’île d’Aukena…

Le tourisme est quasi-inexistant aux Gambier (trop éloignées de Tahiti, et desservies seulement par un petit avion le mardi, et parfois le samedi), et la totalité des biens de consommation arrivent de Papeete par les deux « goélettes », le « Nukuhau » et le « Taporo 8 », qui assurent chacun une rotation (concurrente) toutes les trois semaines.



Les jolis poissons empoisonnés du lagon…



Dans le lagon des Gambier, les poissons ne manquent pas.

Mais attention, la plupart sont immangeables !

Ils sont « ciguatérés », c'est-à-dire empoisonnés.

Du coup, les arbalètes de pêche sous-marine de « Jangada » restent accrochées dans leur râtelier.

Du moins les nôtres, navigateurs de passage.

Les mangaréviens, eux, vous diront qu’il faut faire seulement attention, que certaines espèces sont contaminées à certains endroits du lagon, et pas à d’autres, que les poissons-chirurgiens qui ont deux cercles orange au niveau de la queue sont comestibles, etc… mais la prudence, quand on est néophyte, c’est bel et bien de ne manger aucun poisson du lagon…

Seulement les poissons du large, dits pélagiques, les prédateurs qui ne rentrent jamais dans le lagon pour se nourrir : thons, daurades coryphènes qu’on appelle ici mahi-mahi, carangues du large, espadons, marlins… Attention, certaines bonites, et certaines carangues, pénètrent parfois dans les lagons, c’est le cas aux Gambier où le lagon est très ouvert, et elles peuvent alors fixer elles-mêmes le poison en se nourrissant des poissons herbivores du récif.

Cet après-midi, nous avons vu, sur le motu Tarauru-Roa, un pêcheur sous-marin revenant de plusieurs heures de pêche, traînant en surface, en remorque, son « sabot » (une caisse flottante de contre-plaqué stratifié d’environ 1 mètre de long sur 60 cm de large), chargé d’une bonne vingtaine de poissons, des perroquets, des poissons-chirurgiens, des mérous, tous de petite taille, tous destinés à sa consommation.

C’est que plus les poissons sont gros et âgés, plus ils concentrent la ciguatera.

Ce pêcheur utilisait 2 arbalètes, une pour flécher les poissons qu’il convoite, l’autre pour repousser … les requins ! Ces derniers ne sont pas tant attirés par l’homme en combinaison de plongée, habitué du lagon, qui nage lentement avec ses palmes et se fond dans le milieu sous-marin - ils s’en méfieraient plutôt, comme tout prédateur intelligent qui jauge avant toute chose le rapport des forces en présence dans le cas qui se présente – que par les ondes sonores et l’odeur du sang et des entrailles déchirées générées par les poissons fléchés par le pêcheur. Le danger avec les squales vient de cette phase de la pêche, que les plongeurs locaux s’efforcent de réduire à son strict minimum, en décrochant immédiatement le poisson harponné pour le mettre dans le sabot, isolé de l’eau de mer environnante, car elle déclenche chez les squales une véritable excitation qui modifie immédiatement leur comportement ; ils peuvent alors se montrer agressifs, et même dangereux, surtout s’ils sont plusieurs.

Ce plongeur local, habitué du récif, m’a tout de même avoué avoir été victime d’une intoxication à la ciguatera deux fois dans sa vie.



Qu’est-ce donc que la ciguatera ?



Pour l’homme, une pathologie présente dans à peu près toutes les mers coralliennes du monde, dans les régions intertropicales donc. On la rencontre entre autres régions aux Antilles et en Polynésie, mais aussi dans bien d’autres endroits. A ma grande surprise, j’ai appris il y a quelques mois, lors de notre passage aux îles du Cap Vert, que l’algue porteuse de la toxine incriminée avait traversé l’Atlantique contre vents et courants dominants (donc plus vraisemblablement par un autre moyen !), et qu’elle était désormais également présente, et depuis peu, dans cet archipel du Cap Vert.

La ciguatera est une intoxication alimentaire provoquée par l’ingestion de poissons contaminés par une toxine contenue dans une micro-algue, appartenant à la catégorie des phytoplanctons, qui a été identifiée pour la première fois dans l’archipel des Gambier, en 1977, et qui porte de ce fait le joli nom de gambierdiscus toxicus.

Les poissons s’empoisonnent sans montrer pour autant eux-mêmes le moindre signe de maladie. La toxine responsable est produite par cette petite algue, qui a l’habitude de pousser sur le corail mort. Les poissons herbivores de récif, comme les perroquets et la plupart des chirurgiens, la consomment et l’entreposent dans leur corps, puis les poissons carnivores, prédateurs de ces herbivores, l’ingèrent à leur tour en les mangeant. Ils concentrent un peu plus la toxine à chaque absorption, et sont dévorés eux-mêmes tôt ou tard par les gros carnivores du lagon, qui voient se concentrer en eux toujours plus de toxine. C’est ainsi que les concentrations maximales de poison se trouvent chez les plus gros prédateurs de l’environnement corallien, ceux qui se trouvent à l’extrémité supérieure de la chaîne alimentaire locale.

Les premiers symptômes, pour l’homme, de la contamination par la ciguatera, apparaissent entre 1 heure et 10 heures après l’ingestion du poisson. Une gastro-entérite sévère s’installe chez l’infortuné mangeur : nausées, vomissements, douleurs abdominales, diarrhée carabinée. Jusque là, on est dans l’intoxication alimentaire classique. Mais progressivement apparaissent les premiers signes d’atteinte du système nerveux par la toxine : fourmillements au niveau des doigts et des lèvres, vertiges, douleurs musculaires et au niveau des articulations des jambes plus particulièrement, et sensation de grande fatigue.

24 heures après l’ingestion du poisson empoisonné apparaissent des troubles neurologiques plus sérieux : démangeaisons des mains et des pieds, picotements cutanés.... Le symptôme le plus étonnant est sans doute celui de l’inversion des perceptions chaud-froid : si on fait boire de l’eau fraîche à la personne affectée par la toxine, elle aura la sensation que cela lui brûle la bouche, et inversement.

Dans la grande majorité des cas, l’empoisonnement s’arrête là et les symptômes disparaissent progressivement.

Dans certains cas plus rares, l’intoxication peut avoir des conséquences plus graves : paralysies localisées, chutes de la pression artérielle et de la fréquence cardiaque…

Un perliculteur mangarévien nous a ainsi indiqué que son beau-père, âgé de plus de 80 ans, avait succombé à une intoxication à la ciguatera, probablement du fait de ces deux dernières conséquences.

Les cas mortels sont toutefois rarissimes sur les sujets non affaiblis d’âge moyen, mais les enfants et les personnes âgées sont davantage sensibles à l’intoxication.

L’affection est toujours au minimum gênante, car les démangeaisons, les douleurs, et la fatigue peuvent durer des semaines voire des mois !

Un inconvénient supplémentaire de la toxine gambierdiscus toxicus est sa capacité à s’accumuler discrètement dans l’organisme humain sans manifester sa présence néfaste, tant que le seuil de toxicité active n’a pas été franchi pour l’individu affecté. Une fois la substance absorbée, le corps humain met très longtemps à l’éliminer. Le danger peut alors provenir d’une faible absorption de trop, qui va suffire pour occasionner le dépassement du seuil de toxicité individuel et déclencher l’intoxication de l’organisme.

Ce cas est fréquent en Polynésie, où les habitants des atolls absorbent pratiquement chaque jour du poisson faiblement toxique, sans montrer le moindre symptôme, jusqu’au jour où…



Il semble bien que la prolifération de l’algue porteuse de la toxine soit liée aux agressions subies par le corail. Ces dernières peuvent avoir plusieurs origines, naturelles (cyclones, changements de salinité ou de teneur en oxygène de l’eau de mer, modification de la température) ou artificielles (pollution, travaux sous-marins, aménagement du littoral). La mort des coraux favorise alors le développement de l’algue, et de la toxine associée.

Aux Gambier, certains avaient même rapidement pensé aux essais nucléaires voisins, mais il semble que si la ciguatera s’est développée avec les activités du CEP, ce soit davantage au travers des travaux d’aménagements orchestrés par l’armée française que du fait des radiations d’origine atomique.



Il n’existe pas de test fiable pour détecter la présence de la toxine dans un poisson pêché, et les indications des locaux nous sont parfois apparues contradictoires… Nous nous sommes donc contentés de regarder nager les jolis poissons colorés du lagon des Gambier.



Le seul test qui présenterait une certaine fiabilité consiste à donner à manger un morceau du poisson pêché à son chat, ou mieux encore à celui du voisin, tout dépend de l’affection que l’on porte à son chat ! Puis d’observer ses réactions pendant 24 heures. S’il se met à marcher sur les seules pattes de devant avec l’arrière-train en l’air, jeter le poisson, si non, vous avez une chance d’échapper à gambierdiscus toxicus…

Personnellement, j’aurai tendance à souhaiter qu’un maximum de chats soit convoyé vers la Polynésie…



Allez, je vais me consoler des navrances de l’activité humaine en allant manger avec les enfants une petite pizzatomique…



Olivier
Vue sur le lagon de Mangareva et ses fermes perlieres

Relief abrupt des Gambier. Au fond Taravai et Agakauitai, depuis le sommet de Mangareva.

Déclinaison de bougainvillées

Ascension du sommet de l'île Mangareva, le Mont Duff

Allée d'Akamaru

Eglise Notre Dame de la Paix, à Akamaru.

Eglise Saint Gabriel de Taravai

Taravai

mardi 18 mai 2010

Billet N°60 – Dans le lagon des Gambier

Du Lundi 3 au Mardi 17 Mai 2010


1ere semaine Les Gambier ou la sérénité retrouvée…

A peine une tête d’épingle sur la carte de la Polynésie Française, loin, très loin de Tahiti, ce minuscule archipel a à peine 1 500 habitants, il est situé a 1 700 kms de Papeete, idéal pour me remettre des dernières semaines de mer. Rares sont les voiliers tourdumondistes qui y font escale, car l’archipel des Gambier est situé hors de la route classique (les voiliers optent plus généralement pour les Marquises en venant des Galapagos), nous sommes juste une petite dizaine de bateaux au mouillage devant le village de Rikitea. Les températures sont plus fraîches, on supporte facilement un pull en soirée (la nuit tombe malheureusement trop tôt, vers 18h00), mais elles sont idéales pour randonner, les sentiers sont nombreux sur l île principale. Les paysages sont constitués de petites montagnes, de forêts de pins, de mélèzes, une barrière corallienne, des îlots, des cocotiers, des hibiscus, des fleurs de frangipaniers, et bien entendu des tiarés, la fleur endémique au parfum si subtil de Polynésie.

Nous sommes arrivés un lundi matin et reprenons doucement pied. Beaucoup de CNED, pour une mise à jour obligatoire compte tenu du retard accumulé pendant la traversée, mais également de jolies ballades, des matchs de foot pour Marin avec les enfants du village après l'école. Hier soir nous avons participé à la fête du village et c était super, joyeux, festif, un spectacle de qualité du groupe de danse de l île, avec tamouré, vahinés en pagne de coco, de beaux tanés (les hommes) tatoués. Ce matin messe, de belles robes blanches longues, des couronnes de fleurs qui embaument, des chants religieux aigus et rythmés en mangarévien, les fameux himénés, ...bref vous l’aurez compris, je retrouve la Polynésie avec un immense plaisir, tout me charme et me séduit. Certes cet archipel est sans doute bien différent de l'idée que l’on se fait habituellement de Tahiti et de ses îles luxuriantes, mais justement arriver ici en premier, sur ce rustre petit caillou, m’apaise, c est une petite porte pour entrer dans le grand Pacifique Sud, et c est juste ce dont j’avais besoin. Les habitants commencent à nous sourire, un peu sur la réserve avec les gens de bateau, toujours de passage, alors à quoi bon s’attacher pensent-ils à juste titre. Pour lier connaissance, les enfants sont de vrais sésames, Marin qui joue avec les enfants au foot, et Adélie qui se met des fleurs d'hibiscus à l’oreille, ont vite été repérés.

Pour les appros, cela reste quand même compliqué, pas de distributeur de billets de banque sur l’île et trois petites épiceries aux rayons vides, la goélette « NUKUHAU » est pourtant venue ravitailler l île avant hier, mais tout part directement chez l'habitant. Alors on racle les fonds de tiroirs du bord et on continue à manger nos conserves de poisson avec du riz. En revanche on ramasse des pamplemousses délicieux dans les jardins, des citrons verts et des goyaves sauvages sur les sentiers.

2ème semaine aux Gambier Mauvais temps acharné…

Lundi 10 mai, je cours fissa à la poste du village poster les évaluations du CNED qui auront un léger retard à l arrivée en France, la postière m’indique en effet un délai d’acheminement de 15 jours minimum… Puis nous appareillons sous le soleil pour visiter les autres îlots du lagon. Premier mouillage entre Mékiro et Akamaru. Nous débarquons à Akamaru en annexe et découvrons l’imposante église Notre Dame de la Paix, construite, toutes proportions gardées, à l image de la cathédrale de Chartres, avec un clocher double, précédée d’une allée fleurie… Pour comprendre la présence surprenante de cet édifice sur l’îlot d’Akamaru où vivent aujourd’hui seulement deux familles, il faut remonter au XIXème siècle. En 1834 fut en effet fondée aux Gambier la première mission catholique de Polynésie. Le père Laval, le supérieur de la mission devint en peu de temps le nouveau chef de l’archipel et imposa de facto une quasi théocratie sur les îles. En quelques décennies, le père Laval changea complètement la physionomie des Gambier, il fit construire de larges chemins, une imposante cathédrale, neuf églises ou chapelles, des tours de guet, des quais, etc… Mais il avait peu de respect pour les coutumes et traditions ancestrales des mangaréviens. En proie à une hostilité grandissante de la population, Laval dut s’exiler à Tahiti en 1871.

A Akamaru nous trouvons une jolie petite plage de sable blanc. Heureusement que nous nous y sommes baignés car dès le lendemain le temps se détériore. Nous changeons de mouillage et nous dirigeons vers un autre îlot, Agakauitai, immédiatement au sud de l’île de Taravai, dans un ravissant site abrité. L’approche est délicate, entre les récifs coralliens à fleur d’eau. Mais ceux-ci nous protègent ensuite de la mer du large, que l’on voit déferler avec violence sur la barrière corallienne. Le coup de vent a levé une grosse houle, et les brisants qui déferlent nous rappellent le Finistère les jours de grand mauvais temps d’hiver… A terre nous faisons la connaissance d’Hervé et de Valérie, mangarévien et tahitienne avec leur petit garçon Alan. Ils sont installés à Taravai depuis quelques années, ils cultivent la terre qui est particulièrement fertile où tout pousse pour ceux qui s’en donnent la peine. Hervé et Valérie sont curieusement les seuls de l’archipel à produire et à vendre leurs fruits et légumes (patates douces, fruits de l’arbre à pain ou uru, avocats, pamplemousses, goyaves, etc…), les autres mangaréviens se contentant d’attendre la goélette qui vient de Tahiti.

Les cinq jours suivants, nous restons cloîtrés dans le carré du bateau, les vents se déchaînent (rafales à 45 Nds), pluies torrentielles, nous n’avons jamais vu ça aussi longtemps. Heureusement les 70 mètres de chaîne du mouillage tiennent bon. Nous ressortons les vestes de quart Musto, les polaires, les couettes. Les enfants font du CNED, beaucoup de CNED, regardent des DVD, beaucoup aussi, on prend le thé en mangeant des gâteaux avec les équipages des deux autres bateaux au mouillage, nos amis Patrick et Annie d’ « Eglantine », et Andy et Rhian, un couple anglais qui naviguent sur un voilier en ferro-ciment acheté à Ushuaïa. Andy est guide de haute montagne, et Rhian est scientifique spécialisée dans la climatologie, ils ont tous deux séjourné en Géorgie du Sud et en Antarctique, et ont des connaissances communes avec Olivier. Les journées passent ainsi, on se croirait en novembre en Ecosse, les paysages qui nous environnent et que l’on aperçoit entre deux grains violents, le confirment.

Nous tentons une sortie pour rendre visite sur la rive à Edouard et Denise, tahitiens retraités, qui ont choisi Taravai et l’isolement pour leurs vieux jours. Ils nous offrent avec naturel et générosité des cœurs de palmiers, des herbes aromatiques, des papayes. Cette gentillesse spontanée nous touche beaucoup.

Dimanche 16 mai, les vents toujours forts mais qui ont tourné nous incitent à retourner au mouillage mieux abrité de Mangareva (l’île principale) devant le village de Rikitea. Du bateau, des sons de musique polynésienne nous parviennent, nous enfilons nos cirés et partons à terre. Nous assistons à une répétition de percussions et de chants du groupe local qui représentera l’archipel des Gambier pour les compétitions de cet été qui se dérouleront à Tahiti lors du Heiva (fêtes de juillet, où tous les groupes de musique, de danse et de chant, de toutes les îles de Polynésie Française se retrouvent pour concourir). Super, la musique est belle et rythmée, les rires fusent entre les musiciens, nous passons un bon moment à les écouter.

Malgré le mauvais temps, nous apprécions cet archipel reculé. Depuis quelques jours contraints d’y rester à cause de la météo, nous approchons chaque jour un peu plus les locaux et avons ainsi un meilleur aperçu de leur façon de vivre au quotidien.

Notre inquiétude n’est pas tant de nous éterniser aux Gambier mais de ne pas avoir le temps de bien profiter des Tuamotus avant de rallier Tahiti pour récupérer nos vacanciers de l’été qui arrivent à Faaa le 21 juin prochain…

Barbara
Vue sur le lagon de Mangareva et ses fermes perlieres

Relief abrupt des Gambier. Au fond Taravai et Agakauitai, depuis le sommet de Mangareva.

Déclinaison de bougainvillées

Ascension du sommet de l'île Mangareva, le Mont Duff

Allée d'Akamaru

Eglise Notre Dame de la Paix, à Akamaru.

Eglise Saint Gabriel de Taravai

Taravai

Billet N°59 – Escales aux Galapagos

Du Samedi 10 au Samedi 17 Avril 2010


Difficile chemin vers l’enchantement…
La traversée de la zone intertropicale de convergence (ZIC), cette fois entre Perlas et Galapagos, la troisième pour nous en quelques mois, s’est révélée un peu plus compliquée qu’en Atlantique.

Nous avons du essuyer cette fois des grains orageux parfois violents (mais généralement avec peu de vent), des pluies torrentielles, et des vents absents ou erratiques qui ont duré trois à quatre jours, nous obligeant à nous déhaler dans les calmes équatoriaux avec une soixantaine d’heures sur un moteur.

Néanmoins, nous avons bouclé les quelques 860 milles du parcours sur la route directe en à peine plus de 6 jours, c’est tout à fait appréciable pour un trajet qui pose souvent problème aux navigateurs tourdumondistes.

La coque tribord gardera provisoirement un petit souvenir de cette traversée, tatoué dans l’axe du flotteur, à une vingtaine de centimètres sous la ligne de flottaison, je le constaterai après l’arrivée : nous avons heurté un tronc d’arbre de bon diamètre, assez immergé, sans doute un bois à forte densité (en Afrique de l’Ouest, au Gabon, au Cameroun et en Côte d’Ivoire, il y a des années de cela, lorsque j’ai eu l’occasion de naviguer professionnellement à bord d’un navire grumier, l’ « Antée », j’ai appris en le constatant que certains bois africains que nous embarquions ont une densité supérieure à celle de l’eau douce ou saumâtre - 1,000 à 1,010 - et d’autres, une densité supérieure à celle de l’eau de mer - 1,025 - ils ne flottent donc pas dans ce cas, ils coulent ! et devaient être convoyés vers les rades de chargement sur des barges, et non par trains de bois flottés), et le choc m’a fait bondir à l’avant, pour m’apercevoir en fait que le tronc, finalement passé entre les deux coques, s’éloignait déjà à l’arrière… Rien de grave finalement, mais à la vitesse de 10 nœuds, assez fréquente pour « Jangada », les dégâts n’auraient pas forcément été les mêmes. Il faut dire que cette zone de convergence, ses vents changeants et ses courants tournants, concentre aussi tous les débris flottants de ce coin de l’Océan Pacifique : fûts, bois flottés, bidons, bouteilles et flacons en plastique, et sans doute aussi parfois quelques containers de plusieurs tonnes dont les twist-locks ont lâché dans le mauvais temps et qui, en passant par-dessus bord depuis la pontée d’un navire porte-conteneurs, ont su trouver un subtil équilibre hydrostatique dans le respect talentueux du principe d’Archimède... (Autre parenthèse et souvenir du temps où je naviguais dans la Marine Marchande, il m’est arrivé à plusieurs reprises d’observer au large un container de 20 ou 40 pieds à la dérive en surface, largement immergé, et ne dépassant de l’eau que de quelques dizaines de centimètres, l’air assurant la flottabilité étant comprimé à l’intérieur par l’eau de mer infiltrée jusqu’à ce qu’un fragile équilibre se fasse en même temps qu’une étanchéité suffisante, ces « boîtes » étant malgré tout relativement hermétiques. Dans de telles conditions, la masse de ces containers peut aller jusqu’à une vingtaine de tonnes, voire davantage pour un 40 pieds… Dans un tel cas, la collision entre un voilier faisant route et un container à demi immergé mais néanmoins en surface équivaudrait sans nul doute à percuter une roche de granit breton à la même vitesse… Des centaines de containers sont perdus en mer chaque année, essentiellement lors de ruptures d’arrimage en pontée, dues au gros mauvais temps, mais aussi lors d’évènements de mer tels qu’incendies et abordages. Le problème est suffisamment important pour que l’Organisation Maritime Internationale ait créé une commission ad hoc pour tenter de trouver des solutions à ce problème.).

Pas jolies jolies au large les traces de la civilisation humaine…

Nous avions entendu, et lu, tout et son contraire sur le séjour des voiliers de voyage aux Galapagos, et ces informations et rumeurs n’auguraient globalement rien de très bon pour cette escale.

Nous nous étions donc préparés psychologiquement à ne voir que peu de choses, et même éventuellement à filer rapidement, après un ravitaillement express et minimum, vers l’archipel des Gambier, malgré l’aspect mythique de l’escale aux Galapagos, et son côté non moins logique sur la route de la Polynésie pour l’avitaillement en vivres frais, eau douce et carburant.

Il faut savoir une chose avant d’aborder ces îles dont l’environnement maritime, la géologie, la faune et la flore si particuliers ont fait la notoriété : les temps où un voilier pouvait y passer plusieurs semaines en toute liberté sont révolus, le gouvernement équatorien a mis l’archipel en coupe réglée pour que les dollars américains (la monnaie officielle de l’Equateur dans ces îles, mais aussi sur le continent, c’est vous dire !) soient crachés de toutes parts et au moindre prétexte par quiconque a décidé d’y poser le pied.

A son propre bénéfice (80% des ressources touristiques de l’état équatorien proviennent des Galapagos), ou bien à celui de ses ressortissants, agences de voyage, entreprises de charter, fournisseurs de matières ou de services, mais aussi, à l’évidence, fonctionnaires (militaires principalement), qui arrondissent leur fin de mois sur l’archipel…

Une fois connu ce théorème fondateur de toutes choses (de notre époque) aux Galapagos version an 2000, les versions sur la meilleure marche à suivre diffèrent. Celle que nous avons adoptée n’est pas forcément recommandable, ni applicable à des tiers. Nous avons eu sans doute aussi une part de chance. Mais elle nous a réussi.

A force d’entendre d’autres équipages relater ce qui leur arrivait, par rapport aux démarches officielles qu’ils avaient engagées pour leur séjour, j’en ai vite déduit que l’arbitraire administratif était la règle la plus fréquemment appliquée aux Galapagos pour les voiliers de voyage, et le foutoir décisionnel la religion officielle de l’autorité locale, essentiellement concentrée dans les mains du « Capitaine de Port », en général un enseigne de vaisseau de la marine équatorienne, lequel, avec ses sbires, ne dédaigne pas forcément arrondir sa solde continentale avec des US dollars en cash venant du large…

J’ai aussi vite compris que le flot de billets verts (dont le débit est proportionnel à celui des touristes) qui s’abat sur l’archipel depuis quelques années, associé à la corruption ou tout au moins aux prélèvements occasionnels assez généralisés, ne poussaient pas forcément les autorités locales à dépenser une énergie excessive à contrôler scrupuleusement tous les voiliers de passage, chose qui ne manquerait pas de déclencher des complaintes officielles du côté de Quito et de ses ministères… Astucieusement, elles préfèrent jouer sur la discipline déclarative ordinaire de la plupart des skippers occidentaux (nord-américains, britanniques, français, suisses, allemands, hollandais, espagnols, italiens…) des bateaux de passage, laquelle suffit, lorsqu’elle est associée à la peur des emmerdements et des amendes répressives, à l’arrondissement des fameuses fins de mois…

Je ne vais pas vous assommer avec ce que j’ai cru comprendre de la réglementation locale.

Ce qui est certain, c’est que l’escale aux Galapagos peut vite se révéler une escale de luxe, la plus chère d’un tour du monde, tout en étant la moins claire en matière d’application des lois…

La première chose à intégrer, c’est que l’interprétation de la loi et des formalités qui en découlent ou devraient en découler se fait à la discrétion des Capitaines de Ports, lesquels changent régulièrement… La sinuosité du parcours administratif et le montant de l’addition finale pour obtenir l’autorisation de séjour dans l’une des cinq îles principales de l’archipel dépendent pour une part des capitaines de port, remplacés tous les deux ans, mais aussi des agents, dont aucun n’a encore été canonisé à ma connaissance, probablement parce que leur rôle d’intermédiaire obligatoire doit leur donner des idées… On comprend dans ces conditions que la capacité de négociation du skipper constitue aussi un élément non écrit du montant final payable en dollars cash… Ce dont on finit par être persuadé, c’est que si le gouvernement équatorien pouvait se passer de voir des voiliers étrangers faire escale aux Galapagos, il ne s’en porterait pas plus mal. Mais il ne peut pas refaire la géographie qui va du Canal de Panama à la Polynésie Française, et vis-à-vis de la communauté internationale, il lui est impossible d’interdire aux voiliers voyageurs un accès minimum aux îles, lequel est pratiquement vital pour un certain nombre de voiliers venant de Panama (900 milles) et allant soit aux Marquises, soit aux Gambier (3000 milles dans les deux cas).

La notion de non-assistance à personne (éventuellement) en danger pourrait être invoquée dans quelques cas d’avaries techniques ou de problèmes médicaux…

A la décharge des autorités, une seule excuse, l’histoire ancienne, celle des siècles derniers, qui veut que les voiliers de passage, ceux des phoquiers et des baleiniers de tous poils, dont les capitaines et les équipages ne devaient pas être toujours très fins, se soient contentés de piller la faune des îles, en particulier les tortues, qui présentaient l’avantage pour ces marins rustiques et basiques de se conserver longtemps sur pied à bord des navires sans rien manger, constituant ainsi une réserve de viande fraîche extraordinairement facile à gérer.

Mais de là à ce que les voiliers d’aujourd’hui s’adonnent au même genre de pratiques…

Pour asseoir sa politique aux Galapagos, que l’on pourrait résumer de façon expéditive en ces termes « Faire cracher les dollars dans les îles », le gouvernement équatorien a pris deux mesures principales qui lui facilitent beaucoup l’ordonnancement de la moisson, en lui fournissant aussi tout un tas d’excuses.

Il a d’abord, sous couvert de protection de la nature (une notion qui fait sourire lorsqu’on constate la fréquentation touristique de certains sites, et aussi certaines habitudes des professionnels locaux), créé un grand parc national à la réglementation draconienne, avec son staff de « rangers » associé. Il a ensuite décrété l’interdiction du transport des touristes vers les îles par voie maritime, ce qui lui a assuré la mainmise sur le fondement de la manne touristique, le transport aérien.

Le reste a suivi docilement.

Un « guide » assermenté du parc national des Galapagos est présent sur chaque bateau de charter (de 40 à 80 mètres de longueur en moyenne, à moteur, genre mini-paquebot de croisière plus ou moins luxueux), le moyen de visite des îles de l’archipel le plus adapté à la géographie des lieux. Une des attributions de ces « guides » est de dénoncer aux autorités l’éventuelle présence anormale d’un voilier sur un site maritime hors port principal.

Après une longue période d’hésitations réglementaires, sans doute nécessaire à la rencontre d’un certain nombre de cas d’école complétant la généralité, la philosophie des autorités équatoriennes vis-à-vis des voiliers de passage aux Galapagos s’est arrêtée aux quelques principes suivants :

- les voiliers privés n’exercant aucune activité commerciale et ayant moins de 10 personnes à bord sont autorisés à venir mouiller dans l’une des cinq îles des Galapagos disposant d’un « port » avec une capitainerie, et nulle part ailleurs. Ils n’ont pas le droit d’en bouger.

- si ces voiliers ne souhaitent pas entrer dans le parc national en utilisant les services d’un guide officiel et ceux d’un opérateur local, ils disposent d’une tolérance de transit de 72 heures d’escale, le temps de faire leurs approvisionnements, ou de réparer une éventuelle avarie

- si ces mêmes voiliers indiquent qu’ils souhaitent faire du tourisme dans l’archipel en utilisant les agences et guides locaux, il leur est octroyé un droit de séjour de 20 jours, qui ne leur donne pour autant nullement le droit de déplacer leur bateau du port d’entrée qu’ils ont choisi à l’origine

- dans tous les cas, les formalités sont à effectuer obligatoirement par l’intermédiaire d’un agent rémunéré, et donnent lieu au paiement de taxes diverses et variées - et variables !!! - mouillage, balisage, contrôles de l’environnement, entrée et sortie du territoire, capitainerie, immigration… Et biensur parc national :100 US dollars par personne. En général le montant final s’élève à plusieurs centaines de dollars, et sur certains bateaux, on a pu les compter en millier…

Les autorités ont réponse à tout. Si quelqu’un devait leur faire observer qu’il est anormal qu’un voilier ne puisse pas visiter les îles de l’archipel, ou tout au moins certaines d’entre elles, quitte à observer certaines restrictions compréhensibles, à signer une charte prévoyant le cas échéant des amendes en cas d’infraction, et à accepter des contrôles logiques dans ce cas, elles vous répondront que c’est possible, qu’il faut en faire la demande plus de six mois à l’avance au gouvernement de Quito, qu’il faut dans ce cas embarquer à bord à ses frais un guide du parc national, et qu’il faut (surtout) payer une somme astronomique…

Si ce genre de permis existe réellement, il n’est assurément délivré qu’au compte-gouttes…

Inutile d’espérer pouvoir se rendre incognito dans une île inhabitée de l’archipel des Galapagos pour passer quelques jours dans un mouillage paisible : la quasi-totalité des sites intéressants, même les plus reculés, sont visités chaque jour par quelques uns des dizaines de bateaux-charter de l’armada officiellement habilitée. Les voiliers qui tentent le vagabondage sont immédiatement signalés aux autorités par radio, et le guide délateur se doit d’établir un rapport écrit.

Ce que je dis là peut paraître abusif, mais tentons une comparaison : si la pratique du tout terrain avec un véhicule 4 x 4 est interdite dans telle ou telle partie du Parc de la Vanoise, dans les Alpes, personne n’y trouvera rien à redire. Surtout pas moi, bien que j’adore mon Land-Rover Defender 4 x 4 « Papa Tango Charlie », qui me manque, snif…

Mais ce qui est choquant aux Galapagos, c’est que ce qui est interdit à certains est autorisé à d’autres. Du moment qu’ils ont payé.

Probablement assez cher, car le tourisme aux Galapagos n’est pas, vous l’avez deviné, un tourisme de masse. Cela donne l’impression que l’écologie s’achète avec des liasses de billets verts. Or je n’ai rien vu de particulièrement écologique aux Galapagos.

Le déversement journalier de touristes au milieu de ce qu’il reste de la faune côtière ne me semble pas un principe résolument écologique.

L’exploitation commerciale dans l’archipel de dizaines de bateaux de charter à moteurs, et de leurs annexes fortement motorisées, ne me semble pas non plus une idée particulièrement irréprochable sur le plan de la préservation de la nature.

Comme si de riches touristes étrangers étaient autorisés à se promener dans le Parc de la Vanoise avec de gros 4 x 4 , sous prétexte qu’ils aient payé la somme demandée.

Vous comprenez ?

Le problème qui interpelle aux Galapagos, c’est celui-là.

Finalement, on peut dire que les Galapagos, c’est du business, visiblement du bon business, et que l’écologie et le parc national semblent parfois avoir bon dos…

Je ne vois aucun inconvénient à payer 100 US dollars de taxe par personne pour participer au fonctionnement d’un parc national, à son aménagement, et à la préservation des espèces, mais j’ai davantage de mal à accepter d’être systématiquement obligé de passer, au prix fort, par des tour-operators, pour pouvoir y cheminer avec mon sac sur le dos, dans le respect de la nature, de la faune, et de la flore…

Nous arrivons au soir du Samedi 10 Avril en vue de Puerto Ayora, le port principal de l’archipel, sur l’île de Santa Cruz.

Puerto Ayora n’a de port que le nom, c’est en fait un mouillage, et qui plus est, l’un des plus inconfortables et des moins sûrs que j’ai jamais pratiqué. Academy Bay est largement ouverte au sud et à l’est, la houle du large y pénètre avec facilité, rendant l’endroit affreusement rouleur. J’y ai vu des monocoques prenant 40° de gite bord sur bord pendant des heures… La tenue au mouillage est mauvaise sur un fond de roches, la zone d’ancrage limitée (le mouillage est donc particulièrement encombré), et le plan d’eau est sillonné en permanence par les embarcations qui ravitaillent les bateaux-charter. Il n’y a même pas de quai pour les annexes, il est don préférable d’utiliser le service de water-taxi (VHF 14, 60 US cents le voyage).

Incroyable, quelques otaries dont les gènes ont du muter, conformément à la théorie sur l’évolution des espèces de Darwin, réussissent à vivre là, au milieu de ce capharnaüm.

Il est d’ailleurs incroyable de voir l’agilité qu’elles déploient pour se hisser à l’arrière des bateaux non habités au mouillage sur coffre.

L’intérêt de Puerto Ayora réside essentiellement dans le ravitaillement : qualité et prix de type insulaire (changement sensible par rapport aux supermarchés du Panama !), mais choix suffisant dans la perspective de la traversée océanique qui va suivre. Nous avons également été au marché local acheter fruits et légumes, dont un régime de bananes entier (soit plus de cent… ! 5 US dollars) qui mettra une touche de verdure dans la silhouette de « Jangada ».

Laveries, cybercafés, et distributeurs de billets à volonté pour obtenir des dollars.

Boutiques de souvenirs, agences de voyages et tour-operators par dizaines…

L’importance de Puerto-Ayora ne réside pas dans les commodités de son port qui n’en est pas un, mais c’est sur Santa Cruz que se trouve l’aéroport international, et aussi les réserves de carburant de l’archipel.

Academy Bay est donc devenue la base de départ et de retour de toutes les excursions maritimes dans l’archipel.

Pas de quai non plus pour le ravitaillement des voiliers en carburant (gas-oil pour le-les moteur-s de propulsion, essence pour le moteur hors-bord de l’annexe) et l’eau (déssalinisée), que ceux qui en ont besoin doivent se procurer en « bidonnant » (en utilisant des jerrycans ou bidons en général de 20 litres), dans une station-service, en utilisant un taxi.

Vous l’aurez compris, les autorités locales ne cherchent pas à rendre l’escale des voiliers de passage agréable…

Et il faut reconnaître qu’à Puerto Ayora, l’objectif est largement atteint.

Nous avons un contact à Puerto Ayora, Oswaldo, équatorien, qui représente aux Galapagos et en Equateur l’ONG californienne « Wildaid » (protection des espèces animales menacées). Oswaldo travaille aussi parfois pour la société CLS (Collecte Localisation Satellites) de Toulouse. Le parc de balises Argos est important dans l’archipel compte tenu des études menées sur la faune par la communauté scientifique internationale.

Oswaldo, avec qui nous avons échangé des e-mails avant notre arrivée, nous reçoit gentiment en ce dimanche matin dans les locaux de Wildaid. Nous apprenons que Bill Gates, Leonardo di Caprio, et d’autres stars ont quitté l’île la veille : ils participaient à une tournée destinée à récolter des dollars pour la préservation des Galapagos.

Décidément, la clef de l’archipel semble vraiment être le dollar US !

Oswaldo nous explique ses Galapagos, il y a vécu plusieurs années, enfant, avec ses parents, sur l’île de San Cristobal.

Les choses ont bien changé.

Marin et Adélie repartent avec des T-shirts siglés Wildaid et des brochures de l’ONG, et nous partons visiter la station Darwin, à quelques centaines de mètres du bourg. Un bien grand mot dans la mesure où les droits du visiteur se limitent à voir quelques tortues élevées dans de petits parcs aménagés dans un terrain accidenté de lave torturée. La Fondation Charles Darwin est assez peu pédagogue, apparemment. Je ne garderai pas un souvenir impérissable de sa station.

J’explique à Oswaldo la problématique du navigateur de passage aux Galapagos sur un voilier - qu’il ne connaît pas vraiment – car, ancien de la marine équatorienne, Oswaldo connaît bien le capitaine de port de Puerto Ayora, le plus gradé de l’archipel, le lieutenant de vaisseau Washington Tamayo.

Au téléphone, Oswaldo lui fait part de mon souhait de faire également escale sur l’île d’Isabela, car elle semble être plus authentique que Santa Cruz, moins fréquentée, et le mouillage de Puerto Villamil semble être mieux protégé que celui de Puerto Ayora.

Mais le lieutenant Tamayo ne veut rien savoir, il confirme à Oswaldo d’une part qu’il faut prendre un agent à nos frais pour effectuer les formalités, et d’autre part que nous devrons nous contenter de l’escale de Puerto Ayora, ce qui ne nous empêche pas d’effectuer une croisière (à prix d’or) dans l’archipel, ou des excursions terrestres, en passant biensur par les agences de voyage et les TO locaux qui ne manquent pas.

Magnanime, Washington nous octroie un rendez-vous le lendemain matin à 08H00 à son bureau, avec notre agent, pour les formalités et le paiement des taxes.

Nous quittons Oswaldo, et l’invitons à venir dîner le soir même à bord de « Jangada ».

J’ai mon idée, et souhaite lui exposer calmement sans le heurter.

En attendant, nous mettons à profit cette journée à Puerto Ayora pour retirer des dollars et faire des courses.

Je fais aussi la tournée de quelques voiliers du mouillage, tous aussi dépités les uns que les autres.

Et ce que j’entends me confirme dans l’option que j’ai bien envie de prendre, parce qu’elle me paraît la moins mauvaise, les appros étant faits (ce qui autorise si nécessaire un départ précipité vers la Polynésie), sauf le gas-oil, mais il en reste suffisamment à bord pour effectuer la traversée vers les Gambier avec sérénité.

Le soir venu, j’explique à Oswaldo que, comme je le craignais, Puerto Ayora et l’île de Santa Cruz ne semblent pas constituer la meilleure solution pour nous, puisque nous n’avons droit à effectuer qu’une seule escale dans l’archipel : mauvais mouillage, beaucoup de monde, pas beaucoup de possibilités de visites or « racket » du parc national.

Je lui dis que nous préfèrons rejoindre l’île d’Isabela, et le mouillage de Puerto Villamil.

Je sais qu’Oswaldo aime Isabela, son île préférée dans l’archipel. Il est intelligent, il comprend vite, et ne soulève aucune objection. Je lui demande s’il peut annuler le rendez-vous prévu le lendemain matin à la capitainerie, cela ne pose pas de problème.

Je lui confirme que dans ces conditions, nous quitterons le mouillage de Puerto Ayora le lendemain matin, lundi, incognito.

Je passerai la nuit dans le carré, à veiller pour éviter un abordage avec nos infortunés voisins, lequel serait forcément violent du fait de la houle qui sévit sur le plan d’eau. Nous allons poster les « évals » du CNED à l’ouverture de la Poste, rentrons à bord et appareillons vers Isabela. Pas de vedette des garde-côtes dans le sillage, Puerto Ayora nous oubliera vite, nous y sommes inconnus, c’est parfait.

« Eglantine » partage la même déception que nous, ils ont levé l’ancre aussi et déciderons dans la journée, en pensant que tout cela est décidément bien compliqué, et pas très agréable, de faire route directement vers les Gambier…

Nous savons que nous ne repasserons sans doute pas de sitôt aux Galapagos, et voulons tenter Isabela, qui était notre première option avant notre contact avec Oswaldo.

Nous ne le regretterons pas, et notre séjour d’une semaine au mouillage de Puerto Villamil restera finalement un excellent souvenir … des Galapagos.

Nous ne ferons aucune formalité, aucune, pas même d’immigration, ni pour nous, ni pour le bateau. Nous ne paierons aucune taxe, pas un dollar, et ne verserons pas non plus la taxe du Parc National des Galapagos, dans lequel nous ne rentrerons pas.

Ce n’est pas nouveau, trop d’impôts tue l’impôt, et trop d’emmerdements non justifiés encourage à passer outre.

Nous ne pouvons recommander à personne de suivre la même voie que nous pour une escale aux Galapagos, disons simplement qu’elle nous a réussi.

Nous n’avons jamais été contrôlés (mais d’autres l’ont été et ont du sortir des dollars), certains de ceux qui ont voulu jouer le jeu des autorités ont eu plus de soucis que d’autres qui avaient fait le minimum syndical, et nous qui n’avons fait aucune démarche avons coulé des jours heureux et insouciants à Isabela. Allez comprendre !

Seuls des rangers du Parque Nacional des Galapagos venaient parfois patrouiller sur le mouillage et relever le nom des voiliers, sans suite, car le mouillage se trouve hors des limites du parc…

Notre séjour incognito vis-à-vis des autorités équatoriennes ne nous empêchera pas de voir des choses étonnantes sur l’île d’Isabela. Au meilleur rapport qualité/prix…

Nous voyons la grand-voile d’ « Eglantine » s’estomper sur la ligne d’horizon vers l’WSW, bon vent à eux pour les 3000 milles qui les attendent! Nous avons convenu de nous envoyer un bref message chaque jour avec notre position respective. La nôtre ne bougera pas beaucoup pendant huit jours…

L’approche du mouillage de Puerto Villamil doit se faire de jour, le coin est pavé de roches sur lesquelles la houle vient se briser lourdement. Un catamaran Outremer 45, que nous allons saluer, a voulu entrer de nuit et s’est mis sur la chaussée rocheuse. Il ne faut pas utiliser les logiciels de navigation et la cartographie électroniques pour ce genre d’approche, les erreurs ou approximations ne sont pas rares sur les cartes marines (surtout d’intérêt commercial secondaire), et les décalages de positionnement de 100 à 300 mètres sont fréquents, ce qui est largement suffisant pour remplacer sous la quille un chenal avec 5 mètres d’eau par de méchants récifs à fleur d’eau… Pour cet équipage, les rêves de Polynésie se sont évanouis, les safrans sont tordus, les embases moteurs faussées, il n’y a plus d’hélices, et les fonds de coques ont souffert. L’objectif pour eux se réduit maintenant à tenter de rallier l’Equateur et un chantier naval avec leur bateau sérieusement blessé… Petit rappel à l’ordre, jamais inutile, pour le marin que je suis…

Le premier jour au mouillage de Puerto Villamil, nous occupons la place du dernier arrivé, la plus exposée, la moins abritée. Je pars repérer les lieux en annexe, mais la zone d’ancrage est limitée par des cayes, et j’en déduis que la seule solution pour profiter d’un meilleur abri est de veiller l’appareillage d’un voilier qui occupait une place enviable. L’évènement aura lieu le lendemain matin, et nous nous précipiterons pour changer de mouillage, sans laisser le temps à quiconque de nous faire concurrence. Nous sommes désormais tranquilles, bien mouillés dans quelques mètres d’eau, à l’abri de la houle, et allons pouvoir envisager d’aller randonner à terre.

Des otaries nagent entre les bateaux au mouillage, à la recherche de petits poissons. Je prendrai l’habitude, l’obscurité du soir venue, d’allumer les deux projecteurs intégrés aux bossoirs : les petits poissons sont immédiatement attirés par le faisceau lumineux, et les otaries ne tarderont pas à repérer ce bon spot entre les deux coques de « Jangada ».

Nous assisterons ainsi chaque soir au fabuleux ballet aquatique nocturne des otaries en pêche. Une nuit, une série de vibrations me tirera du sommeil : j’ai la désagréable impression que nous commençons à talonner sur les roches ! Une fois sorti dehors, le temps s’avérera calme, le mouillage paisible. Je m’apercevrai vite, dans la pénombre, qu’une otarie de belle taille apprécie la jupe arrière tribord de notre catamaran. Elle s’est hissée dessus, et s’y prélasse en m’observant. Mais ma lampe frontale l’a effrayée, elle râle deux ou trois fois, hésite, puis se glisse dans l’eau avec souplesse.

Je retourne me coucher, réconcilié avec les Galapagos.

Une autre fois, un bruit de chute à l’eau attirera l’attention de Marin et la mienne : une jeune otarie s’essaye à grimper dans notre annexe !

De temps à autre apparaît la silhouette plus discrète d’un pingouin, à la nage caractéristique. Nous oublions Puerto Ayora et Santa Cruz, et commençons à découvrir un autre visage des Galapagos.

Nous recevons un message d’Oswaldo qui cherche à s’assurer que tout s’est bien passé pour nous, et que nous sommes heureux à Isabela. Merci d’avoir compris, Oswaldo, que nous aimons la liberté, et la simplicité, dans le respect de la nature.

Nous marchons jusqu’au village, passons sans nous attarder devant la capitainerie, trouvons une lavandière et un cybercafé, l’Albatros, pour envoyer à Vincent les documents de mise à jour du blog.

Avec Marin, nous avons glané à bord d’ « Etoile de Lune », un voilier en escale, des informations intéressantes sur quelques excursions à faire qui ne nécessitent pas d’entrer dans les limites du parc national. Marin et Adélie vont jouer à la plage, et, avec Barbara, nous nous offrons une bière bien fraîche à la terrasse paisible et ombragée d’un petit bistrot du village, en compagnie d’un couple de convoyeurs italiens qui ramènent un voilier de 55 pieds de Tahiti aux Baléares via Panama et l’Atlantique. Felice n’a plus d’annexe, elle a rendu l’âme, et il nous offrira, pour nous remercier de le ramener de terre jusqu’à son bord le soir venu, de délicieux pamplemousses des Gambier, d’où il est parti il y a 23 jours pour rejoindre Puerto Villamil.

Mercredi 14 Avril, nous partons dès 06H30 avec l’annexe explorer, non loin du mouillage, un site sauvage, celui des Islas Tintoreras, qui protègent notre mouillage de la houle du large.

Les vraies Galapagos viennent à notre rencontre.

Nous croisons d’abord une petite colonie de pingouins des Galapagos, une espèce endémique qui a pu s’établir dans l’archipel grâce au courant froid de Humboldt. Ils sont en pleine période de mue, et sèchent leur plumage sur des rochers à peine émergés non loin du mouillage.

Un joli bobby (une espèce de fou) aux incroyables pattes palmées d’un bleu clair intense leur tient compagnie. Nous nous enfonçons avec l’annexe dans un dédale de roches noires volcaniques découpées par la mer, croisons un pélican, beaucoup moins peureux que ceux des Perlas, apercevons une raie de taille respectable qui nage dans 2 mètres d’eau, puis une tortue marine, qui plonge à notre approche.

Nous laissons l’annexe à un petit ponton de bois, dans une eau translucide d’une propreté absolue.

De splendides crabes rouges nous observent à faible distance, sans guère d’appréhension. Nous empruntons un sentier tracé dans de la lave noire chahutée par les éruptions volcaniques qui, jadis, ont façonné cet archipel si particulier, et partons à la rencontre d’un animal lui aussi endémique des Galapagos : je veux parler d’ Amblyrhynchus Cristatus, vous l’avez deviné !

Amblyrhynchus Cristatus !!!

L’iguane marin des Galapagos, biensur.

Quelques dizaines de mètres plus loin, nous tombons nez à nez avec plusieurs specimens de cette espèce : ils nous réconcilient avec les Iles Enchantées.

J’ai relu les passages consacrés à son séjour aux Galapagos écrits par Charles Darwin dans son livre « Voyage d’un naturaliste autour du monde ».

L’île d’Isabela s’appelait Albemarle en 1835 pour le capitaine Robert Fitz-Roy (27 ans environ) et l’équipage du navire anglais « Beagle ».

Darwin présentait les îles Galapagos ainsi :



« L’archipel des Galapagos se compose de dix îles principales, dont cinq considérablement plus grandes que les autres. Cet archipel est situé sous l’équateur, à 5 ou 600 milles à l’ouest de la côte de l’Amérique. Toutes les îles se composent de roches volcaniques… Quelques cratères dominant les plus grandes îles ont une étendue considérable, et s’élèvent à une altitude de 3 ou 4000 pieds. Sur leurs flancs on voit une quantité innombrable d’orifices plus petits. Je n’hésite pas à affirmer qu’il y a deux mille cratères au moins dans l’archipel entier…Le climat n’est pas extrêmement chaud, si l’on se rappelle que ces îles sont situées exactement sous l’équateur. Cela provient sans aucun doute de la température singulièrement peu élevée de l’eau qui les environne et qu’amène dans leur voisinage le grand courant polaire du sud. »



Le jeune naturaliste, alors inconnu, relatant sa journée du 29 Septembre 1835 sur l’île d’Albemarle (Isabela), écrivait :



« Des lézards noirs ayant 3 ou 4 pieds de longueur abondent sur les rochers de la côte… C’est un animal hideux, de couleur noir sale ; il semble stupide et ses mouvements sont très lents. Ce lézard nage avec la plus grande facilité et avec beaucoup de rapidité. Un matelot attacha un gros poids à un de ces animaux pour le faire couler, pensant ainsi le tuer immédiatement ; mais quand une heure après il le retira de l’eau, le lézard était aussi actif que jamais… A chaque pas, on rencontre un groupe de 6 ou 7 de ces hideux reptiles, étendus au soleil sur les rochers noirs, à quelques pieds au-dessus de l’eau…

J’ai ouvert plusieurs de ces lézards ; leur estomac est presque toujours considérablement distendu par une plante marine broyée qui pousse sous forme de feuilles minces vert brillant ou rouge sombre… Quand ils sont effrayés, ils ne vont pas se jeter à l’eau. Ils ne semblent même pas avoir l’idée de mordre ; mais quand ils sont très effrayés, ils lancent de chaque narine une goutte d’un fluide quelconque. »



Nous rencontrons en quelques centaines de mètres des dizaines d’iguanes marins, ils ont certes le délit de sale gueule inscrit dans les gènes, mais, une fois leurs principales habitudes observées, je les trouve plutôt sympathiques. Ils ont de l’allure.

Plus tard, et en d’autres lieux sur Isabela, nous les verrons nager, se déplacer au milieu des embruns du rivage, et se nourrir de ces petites algues qui poussent sur les roches de l’estran. Les approcher à moins de 2 mètres est chose facile, plus prés, ils sont sur leurs gardes, s’arrêtent en vous fixant de leur œil immobile, et à moins de 50 centimètres, ils crachent et tentent la fuite sur quelques mètres, laquelle reste lente et très reptilienne.

Ils ne s’éloignent guère de plus de quelques dizaines de mètres du rivage, et sont beaucoup plus à l’aise dans l’eau.

Un peu plus loin, nous débouchons sur une plage parsemée de rochers sur laquelle se repose un troupeau d’otaries. Elles profitent du soleil matinal après leur chasse nocturne. Certaines se prélassent dans quelques dizaines de centimètres d’eau, et nous les approchons doucement. Les enfants sont sous le charme, mais ils restent prudents devant la taille de ces animaux.

Cela me rappelle mes séjours en Antarctique, à ceci près que les galets là-bas remplacent le sable, que la température et l’équipement ne sont pas les mêmes, et que dans le grand Sud, il vaut mieux débarquer sur les plages à otaries avec un bon aviron de bois à la main…, l’agressivité de ces animaux sauvages pouvant présenter un réel danger.

Nous découvrons une petite otarie délaissée en haut de la plage, qui s’est hissée sous le couvert des premiers feuillages : elle n’est pas vielle, semble apathique et maigre, malade probablement. Ses jours semblent comptés, les enfants ont de la peine à la regarder.

Des requins des Galapagos ont l’habitude de somnoler dans une faille rocheuse des Tintoreras, mais nous sommes trop proches de la marée basse, et ils sont absents.

Nous rentrons à bord, heureux de ce parcours animalier matinal.

Nous avons rendez-vous à 09H00 avec notre fournisseur de gas-oil. Il arrive avec sa lancha et quelques futs de gas-oil de 80 litres. Nous avons traité l’affaire au prix de 2 US dollars le gallon. Une fois la barque amarrée le long du bord, nous hissons les fûts sur les coques à l’aide d’une drisse, et remplissons les deux réservoirs par syphonnage. Marin découvre cet usage ignoré de la drisse mouflée de gennaker.

Nous rejoignons le village, et pendant que les enfants vont jouer dans les vagues de la plage, Barbara et moi empruntons le sentier qui conduit à la ferme d’élevage des tortues terrestres. Il traverse la mangrove et pénètre de quelques centaines de mètres vers l’intérieur de l’île. Cette ferme fait vraiment de l’élevage intensif de tortues géantes des Galapagos. Réparties par tranches d’âge depuis la culture des œufs en batterie jusqu’à l’âge adulte dans différents parcs ombragés, nous en voyons des dizaines qui cheminent en tous sens.

Au sujet des tortues géantes des Galapagos, voici ce qu’écrivait le grand Charles, 23ans environ, diplômé de Cambridge :



« Pendant ma promenade je rencontrai deux immenses tortues, chacune d’elles devait peser au moins 200 livres ; l’une mangeait un morceau de cactus ; quand je m’approchai d’elle, elle me regarda avec attention, puis s’éloigna lentement ; l’autre poussa un coup de sifflet formidable et retira sa tête sous sa carapace. Ces immenses reptiles, entourés par des laves noires, par des arbrisseaux sans feuilles et par d’immenses cactus, me semblaient de véritables animaux antédiluviens… M.Lawson, un Anglais, vice-gouverneur de la colonie, m’a dit avoir vu des tortues si grosses, qu’il fallait six ou huit hommes pour les soulever de terre… Depuis longtemps cet archipel est fréquenté ; il l’a été d’abord par les boucaniers et plus récemment par les baleiniers ; mais il n’y a guère que six ans qu’il s’y est établi une petite colonie. Il y a deux ou trois cents habitants ; ce sont presque tous des hommes de couleur bannis pour crimes politiques de la république de l’Equateur, dont Quito est la capitale…On trouve, dans les bois, des quantités innombrables de cochons et de chèvres sauvages ; mais les tortues leur fournissent leur principal aliment. Le nombre de ces animaux a, bien entendu, considérablement diminué… On dit qu’autrefois de simples bâtiments ont emporté d’un coup jusqu’à sept cents tortues, et que l’équipage d’une frégate en apporta en un seul jour deux cents à la côte…Un jour j’accompagne les Espagnols dans leur baleinière jusqu’à une saline ou lac où ils se procurent le sel. Il y a quelques années, les matelots d’un baleinier assassinèrent leur capitaine dans cet endroit retiré ; j’ai vu son crâne au milieu des buissons… Pendant que j’étais dans cette partie supérieure, je me nourrissais entièrement de viande de tortue. La poitrine rôtie à la mode des Gauchos, carne con cuero, c'est-à-dire sans retirer la peau, est excellente ; on fait de fort bonne soupe avec les jeunes tortues ; mais je ne peux pas dire que cette viande me plaise beaucoup…

Je montais souvent sur leur dos ; si l’on frappe alors sur la partie postérieure de leur écaille, la tortue se relève et s’éloigne ; mais il est très difficile de se tenir debou tsur elle pendant qu’elle marche. On consomme des quantités considérables de la chair de cet animal et comme viande fraîche et comme viande salée ; les parties grasses fournissent une huile admirablement limpide… ».



Aujourd’hui, les tortues terrestres endémiques des Galapagos ne sont plus en danger, elles sont protégées, mais on ne les rencontre que rarement en liberté.

Elles peuvent peser jusqu’à 270 kg et vivre 200 ans.

Le Jeudi 15 Avril, nous avons rendez-vous avec Fabricio. La veille, il nous a proposé un marché : pour 50 US dollars par personne, il va nous emmener avec son copain Roberto et sa lancha (en polyester, appelée ici fibra) sur le site de Los Tuneles.

Pendant 45 minutes d’une chevauchée fantastique nous faisons route full-speed le long de la côte d’Isabela vers le nord-est, poussés par un Yamaha 115 CV Enduro. Nous croisons une quinzaine d’énormes raies manta, qui nagent en surface.

De temps à autre, Roberto est obligé de bricoler son moteur, et je commence à regarder avec intérêt le moteur de 75 CV qui lui sert de propulseur de secours… Je commence à regretter aussi de ne pas avoir pris une VHF portable dans mon petit sac à dos…

Je veux bien faire les 3000 milles vers la Polynésie en voilier, mais dans une lancha à la dérive, c’est autre chose !

Mais la vérité, c’est qu’entre Roberto et son moteur de 115 Cv, il existe une alchimie au sujet de laquelle la mécanique ne sait pas tout expliquer…

Nous arrivons à hauteur du site étrange de Los Tuneles, une zone de quelques hectares où, sur le rivage, la lave en fusion coulant du cratère de Sierra Negra a rencontré l’eau de l’océan., créant un incroyable réseau de canaux étroits, de ponts de lave, et de grottes marines. Une chaussée rocheuse déborde l’ensemble vers le large, et la houle enfle et se brise bruyamment sur le platier. Roberto ralentit, et approche doucement de la barre, prenant la mesure du train de vagues. J’ai tendance à faire confiance à Roberto et Fabricio, et je sais que Roberto est le meilleur marin de fibra de Puerto Villamil.

Mais, il y a deux jours de cela, l’un de ses collègues moins adroit a mis tous ses passagers à la patouille dans les vagues… Soudain, Roberto pousse les 115 CV de son hors-bord dans les tours, et la lancha franchit la passe au milieu des déferlantes, sans qu’une goutte d’eau salée ne passe le pavois. Nous entrons dans un monde étrange, lunaire, que baignent des eaux peu profondes aux couleurs d’émeraude. Roberto se faufile avec dextérité dans ce dédale géologique, peuplé d’otaries, de bobbies, de pélicans, et de tortues marines.

Nous débarquons, et franchissons quelques ponts de lave. Les Galapagos présentent une somme incroyable de curiosités géologiques, et la faune et la flore de l’archipel ne sont pas en reste en matière de singularités endémiques.

Nous franchissons la passe sans encombre en sortie, c’est plus facile à partir du rivage en allant vers le large, et la lancha nous emmène, sur la route du retour vers Puerto Villamil, dans une petite baie encombrée de roches que Roberto connaît visiblement bien aussi.

Après un parcours sinueux entre les cayes, il demande à Fabricio de jeter le grappin par dessus-bord. Nous enfilons palmes, masques et tubas, et nous glissons dans l’eau. Mais je suis le premier à suivre - sans précipitation excessive - Fabricio, plongeur émérite, Barbara et les enfants ont tendance à traîner un peu… Fabricio nous a indiqué que nous allions à la rencontre de quelques hippocampes, mais aussi de quelques requins à pointes blanches…

Nous nageons dans 3 ou 4 mètres, l’eau, brassée par le ressac, est un peu trouble, ce qui ne fait pas nos affaires… Nous apercevrons, dans les frondaisons aquatiques des palétuviers du rivage, quelques hippocampes vacant à leurs occupations matinales. Mais il faut avoir un bon œil.

Bientôt, Fabricio nous entraîne vers un enchevêtrement de roches volcaniques submergées. Insensiblement, les rangs se resserrent derrière lui, l’appréhension est là. Il nous fait signe de ne faire ni bruit ni geste brusque, et nous guide vers un pont rocheux sous-marin, proche de la surface. De l’autre côté du pont, un amas de roches a créé des caches sombres de temps à autre éclairées par un rayon de soleil.

Puis il tend son index devant lui : pour la première fois de notre existence, nous apercevons 3 requins (à pointes blanches), d’environ 2 mètres de long, qui nagent calmement, à moins de 3 mètres de nous, de l’autre côté du pont de roches. Les pointes blanches de lagon sont réputés non agressifs envers l’homme, mais l’appréhension humaine léguée par le mythe qui entoure l’animal en général nous fait d’abord frissonner, puis, devant l’impassibilité de ces squales à notre égard, la curiosité prend le dessus rapidement. Nous restons quelques minutes à les observer, puis ils finissent par s’éloigner.

Nous regagnons la lancha, à une centaine de mètres de là, sans pouvoir nous empêcher de surveiller nos arrières, remontons à bord, et nous jetons sur nos sandwichs. Les émotions, ça creuse !

Le lendemain, 16 Avril, nous partons pour une randonnée de 5 heures vers le Muro de las Lagrimas, un haut mur de pierres volcaniques, en forme de barrage, construit par des prisonniers exilés sur Isabela. Sac à dos, couvre-chef, gourde d’eau, et chaussures pas vraiment adaptées, nos vraies chaussures de randonnée sont malheureusement restées dans notre Land-Rover, en Bretagne, chez nos amis Bernard et Anne !

La piste sinueuse longe d’abord le rivage vers le nord, puis s’enfonce vers l’intérieur de l’île. Ce qui m’a d’abord frappé dans les paysages des Galapagos, en arrivant du large, c’est l’aspect verdoyant des îles, tout au moins en cette saison, si l’on excepte le rivage le plus souvent constitué de lave noire. Certes la végétation est celle des zones globalement sèches, mais, même clairsemée, elle n’en recouvre pas moins la quasi-totalité de la surface terrestre, jusqu’à ce que l’altitude laisse définitivement la place aux paysages volcaniques lunaires qui entourent les nombreux cratères occupant la partie supérieure du relief.

Régulièrement, nous empruntons des chemins de traverse qui nous conduisent en quelques dizaines de mètres à des curiosités géologiques, plage immaculée, tunnel de lave, trou d’eau saumâtre.

Nous observons sur le rivage des dizaines d’iguanes marins, occupés à manger leurs petites algues vertes dans les rochers baignés par le ressac. Nous passons sous des ponts végétaux très denses de palétuviers géants, et débouchons dans une clairière à la fraîcheur appréciable, baignée par un petit cours d’eau douce qui descend depuis les hauteurs d’Isabela, qui culmine à 1707 mètres.

Plus loin, la piste s’éloigne de la côte, et nous apercevons dans les buissons d’épineux les fameux pinsons de Darwin, que le naturaliste, lors de son voyage à bord du « Beagle », se contentera de répertorier en notant les analogies, mais dont il tirera, plus tard, en grande partie, les bases de sa théorie sur l’évolution des espèces.

Darwin écrit en Septembre 1835, à bord du « Beagle »:



« Les autres oiseaux de terre forment un groupe très singulier de moineaux ressemblant les uns aux autres par la conformation de leur bec, par leur courte queue, par la forme de leur corps et par leur plumage. Il y en a treize espèces que M.Gould a divisées entre quatre sous-groupes. Toutes ces espèces sont particulières à cet archipel… Le fait le plus curieux est la parfaite gradation de la grosseur des becs chez les différentes espèces de Geospiza… Quand on considère cette gradation et cette diversité de conformation dans un petit groupe d’oiseaux très voisins les uns des autres, on pourrait réellement se figurer qu’en vertu d’une pauvreté originelle d’oiseaux dans cet archipel, une seule espèce s’est modifiée pour atteindre des buts différents. »



Le capitaine du « Beagle », Fitz-Roy, est cultivé, intelligent, mais il a reçu une éducation stricte, et est d’un naturel plutôt rigide. Darwin est un novice, enthousiaste, mais qui apprend vite. A bord du « Beagle », l’équipage le surnomme « le philosophe », sans doute pour son aptitude à réfléchir et à commenter tout ce qu’il observe. Il est néanmoins déjà, à l’époque, imprégné de certaines idées évolutionnistes qui se développent dans les milieux scientifiques depuis le début du 19ème siècle, et en particulier de celles de Lamarck, Jean-Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck, scientifique français fondateur des premières théories sur l’évolution, à qui Darwin volera la vedette, du fait de la notoriété ayant accompagné le retour de campagne du « Beagle ». Au cours du voyage, l’amitié qui liera le capitaine Fitz-Roy et le naturaliste Darwin ira grandissant.

Mais par la suite, il en sera différemment : lorsque Darwin publiera, vingt années après la fin de son voyage, en 1859, son livre essentiel, « L’Origine des Espèces », qui précisera les contours de sa théorie de l’évolution, son vieil ami Fitz-Roy, devenu amiral de la Royal Navy et météorologue réputé, ne lui pardonnera pas d’avoir attenté aux Saintes Ecritures, et il deviendra l’un de ses contradicteurs les plus remontés…



Moi, modeste voyageur au long cours, heureux d’être là, je me contente de faire quelques photos de pinsons… On verra plus tard, j’ai au moins vingt ans devant moi !



Nous pique-niquons au sommet d’un petit promontoire rocheux, et atteignons le mur des larmes en début d’après-midi.

Le chemin du retour nous ramène à la Playita de Amor, une splendide plage immaculée baignée de vagues idéales d’un bleu azur. Notre immersion dans l’eau est un bonheur sensuel, cette randonnée entre soleil et roches volcaniques a été épuisante.

Nous sommes obligés de chasser de quelques mètres une vingtaine d’iguanes marins qui se prélassent sur le sentier d’accès à la plage, nous barrant le chemin. Ils reprennent leur position surchauffée aussitôt après notre passage.

Puis nous regagnons notre bord, heureux, de notre séjour aux Galapagos.

Le lendemain, veille de notre appareillage pour la Polynésie, nous reviendrons à cette plage de rêve et les enfants s’y baigneront pendant des heures, sous l’œil intrigué mais placide des représentants d’Amblyrhynchus Cristatus…

Pour ma part, en cheminant sous un soleil de fin d’après-midi vers le mouillage des Tintoreras, réconcilié avec les Iles Enchantées, je songe à la longue route qui nous attend dans l’Océan Pacifique, vers l’archipel polynésien des Gambier…
Olivier
Traversée du pot au noir (ZIC) entre Perlas et Galapagos.

En mer, avant d'arriver aux Galapagos...

Pour 5 dollars, du vert dans le gréement de Jangada!

La rade et le mouillage de Puerto Villamil, à Isabela.

Embarquement de gas-oil, au mouillage de Puerto Villamil.

Sur le sentier des Islas Tintoreras, à Isabela.

Le blue bobby, et ses magnifiques pattes bleues.

Les otaries sur leur plage des Tintoreras, à Isabela.

Plaisir du bain matinal aux Galapagos.

Le crabe rouge des Galapagos.

En pleine mue, un pingouin des Galapagos.

Pélican faisant sa toilette après la pêche.

Adélie, à la rencontre des otaries d'Isabela.

Amblyrhynchus Cristatus, l'iguane marin des Galapagos!

Délit de sale gueule permanent, mais finalement plutôt sympathique!

Aux Galapagos, on partage sa place au soleil avec les indigènes...

175 ans après Charles.

Un pinson de Darwin, à Isabela.

Galapago soi-même, la tortue terrestre géante des Galapagos.

Los Tuneles, une curiosité géologique d'Isabela.

La tortue marine des Galapagos.

Billet N°58 – Jours de Pâques aux îles Perlas (Panama)

Du Jeudi 1er au Dimanche 4 Avril 2010 -

A une trentaine de milles dans le sud-est de l’entrée du Canal de Panama, côté Pacifique, s’éparpillent quelques îles qui forment l’archipel panaméen des Perlas.

Nous soutons du gas-oil à la marina en construction de Playita de Amador, faisons quelques courses au supermarché El Rey de Panama City, une grande ville d’un autre standing que celui de Colon, une cité plus aérée, plus propre, plus sûre, passons devant le batiment grandiose de la Commission du Canal (qui devait sceller l’entente cordiale, et un peu contrainte, des Etats-Unis d’Amérique et du jeune état de Panama), puis devant la jolie villa de style colonial qui abritait autrefois le siège du pilotage.

Rentrés à bord, nous levons l’ancre pour commencer rien de moins que notre traversée … de l’Ocean Pacifique !

Nous rejoignons les Perlas en quelques heures depuis notre mouillage de Flamenco. Le vent est faible, le gennaker se gonfle à peine, la mer est d’huile, un moteur nous déhale doucement à 4 noeuds, et j’en profite pour faire de l’eau douce avec le déssalinisateur. Plein des réservoirs, lavage général du bateau, et douche pour tout l’équipage. Plus trois machines à laver.

Nous nous séparons de la crasse de Colon avec plaisir.

Barbara ressort avec bonheur ses bijoux, cachés depuis des semaines dans une petite boite étanche planquée dans une manche d’aération. Elle remet avec un plaisir visible pendentif et boucles d’oreille, une coquetterie abandonnée dans les régions un peu chaudes au niveau de la sécurité que nous venons de traverser.

L’archipel des Perlas est habité depuis des siècles par quelques pêcheurs, parfois devenus un peu pirates, mais il est surtout devenu depuis quelques décennies un lieu de villégiature pour les notables et les hommes d’affaires de Panama City, qui y ont construit quelques dizaines de luxueuses villas.

Lesquelles vont en général par paire avec un motor-yacht equipé pour la pêche au gros, amarré à l’année dans la luxueuse marina de Flamenco, à Panama City, et capable de rejoindre les Perlas en moins de 2 heures. L’île Contadora, la plus prisée, dispose aussi de son petit aérodrome où l’on voit atterrir une majorité d’avions privés.

Nous faisons notre propre atterrissage sur Isla Pachequitta, la plus au nord, et allons jeter l’ancre dans le sud-ouest de Pacheca. Un mouillage sauvage et rocheux, où nous ne pourrons pas rester pour la nuit. Il y a du courant, les marées sont sensibles, le marnage est de l’ordre de 5 mètres, et le coin est pavé de roches. Il faut ré-apprendre à naviguer comme en Bretagne, chose que j’aime bien. J’essaie de nager un peu, mais l’eau est froide, et le courant décourage vite ma tentative. Il va falloir se faire à ces nouveaux critères de ce coin de l’Océan Pacifique. En fin d’après-midi, nous quittons ce mouillage précaire, laissons Isla Bartolome à babord, et rejoignons le mouillage principal des Perlas, celui situé au sud-est de Isla Contadora. Quelques dizaines de bateaux à moteur sont ancrés là, en bout de piste du petit aéroport.

Nous y passons la nuit, et , au matin, délaissons ce mouillage également fréquenté par des jet-skis (qui vont souvent avec les motor-yachts !) pour gagner un joli mouillage plus au sud, isolé entre deux îles, Isla Chapera er Isla Mogo Mogo. L’ancre tombe à quelques dizaines de mètres d’une jolie plage de sable ocre. Après la séance de CNED, tout le monde se baigne, et les enfants passent l’après-midi sur la plage : une activité dont ils ne se lassent jamais.

Le temps est calme, le vent absent, la mer est comme un lac.

En milieu d’après-midi, je pars sonder le seuil rocheux étroit qui sépare les deux îles, il y a suffisamment d’eau, je prends quelques repères à terre, puis nous appareillons pour Isla Bayoneta, en passant par l’ouest de l’archipel. Nous passons devant les bâtiments d’un poste de garde militaire. Hier, nous avons aperçu un offshore sur-motorisé siglé aux couleurs de la marine panaméenne en patrouille dans les îles, dont l’équipage fortement armé nous a fait ce qui devait être une démonstration de force. Visiblement, le gouvernement panaméen a décidé de sécuriser les Perlas et leurs villas de haut standing, car ces îles avaient il y a quelques années la réputation d’être le théâtre de quelques agressions armées. Les voiliers de passage qui y font escale quelques jours comme nous, sur la route des Galapagos, peuvent désormais y séjourner en toute tranquillité.

Nous rejoignons « Eglantine » à la nuit, au mouillage dans l’est d’Isla Bayoneta. Le ciel est constellé d’étoiles, la nuit est fraîche, nous dormons d’un sommeil profond.

Au matin, nous constatons que l’eau est peuplée d’une multitude de minuscules méduses sombres qui découragent toute idée de bain matinal. Progressivement, nous nous faisons aussi à l’idée, fondée, que, depuis notre arrivée dans le Pacifique, nous naviguons désormais dans des eaux couramment fréquentées par les requins. Nous nous habituerons à cette donnée nouvelle, mais pour l’heure, elle n’encourage guère les membres d’équipage de « Jangada » à batifoler dans l’eau autour du bateau, une occupation pourtant prisée d’ordinaire. Nous mettons l’annexe à l’eau et allons découvrir la mangrove environnante. Les Perlas sont des îles rocheuses au relief tourmenté, couvertes d’une végétation plutôt sèche. Les pélicans, les hérons, et quelques perroquets venus du continent peuplent ces îles arides où aucune culture n’est possible. Mais les eaux, dans la veine du courant de Humboldt, sont très poissonneuses. Je repère un diodon, ou poisson porc-épic, qui nage maladroitement en surface. J’enfile rapidement un gant de plongée en néoprène et le capture. Il se gonfle d’eau et d’air en poussant quelques petits vagissements censés impressionner le prédateur que ses piquants n’auraient pas suffisamment dissuadé. Le temps de lui tirer le portrait, et nous le remettons dans son élément. Mister Diodon reprend sa nage maladroite, et s’éloigne de nous, l’air outré de l’inconvenance dont il vient de faire l’objet…

Nous changeons de mouillage et plus au sud, découvrons une petite île du nom de Isla de la Fuenche, proche d’Isla Viveros. Une belle plage déserte de deux cent mètres de long en occupe la plus grande partie, côté sud, entre deux avancées rocheuses. Nous avançons doucement, un œil sur le sondeur, l’autre sur la surface de l’eau, pour y détecter les roches peu profondes, mais l’approche est claire, et nous mouillons dans cet endroit splendide par 7 ou 8 mètres d’eau. Petit repérage en annexe pendant la séance de CNED des enfants, puis tout le monde à la plage, kayak et équipement de pêche sous-marine compris. Le long de la grève rocheuse, à quelque distance de la plage, je repère quelques gros poissons perroquets. Patrick d’ « Eglantine », plus courageux que moi sous l’eau, en fléchera trois beaux dans 4 à 5 mètres d’eau. Le soir venu, pour la première fois du voyage, nous utiliserons le barbecue du bord directement sur la jupe arrière babord, et non à terre comme nous le faisons d’habitude. J’ai fait faire, avant notre départ de La Rochelle, un bras déporté en inox, qui s’encastre dans la lyre de la passerelle de quai, sur la plage arrière. Le barbecue est ainsi sustenté au-dessus de l’eau, à portée de main, et comme généralement le voilier se met dans l’axe du vent au mouillage, la fumée grasse s’éloigne vers l’arrière. Marin est préposé à l’office BBQ, j’ai plaisir à voir, sans machisme aucun, qu’il prend en charge de plus en plus (en souhaitant faire les choses par lui-même) les attributions habituellement réservées aux hommes : manœuvres, bricolage, moteurs, pêche sous-marine ou à la traîne, barbecue… (Au début du voyage, il y a seulement 9 mois, quand nous pêchions un poisson pélagique à la ligne de traîne, il me regardait le tuer, éventuellement l’écailler, et le vider, puis le préparer souvent en darnes ou filets, tout cela avec un dégoût affiché. Je passais presque pour un sauvage auprès de mes enfants ! Aujourd’hui, je dois souvent lui céder la place, et vous n’imaginez pas le plaisir que cela me procure secrètement ! J’avais peur que mes enfants ne connaissent que les boites de poisson pané du Centre Leclerc de Lagord…, mais aujourd’hui, Marin nage avec les requins à pointes blanches de lagon !). Annie a élaboré un succulent plat de pommes de terre au four, et j’ai pour ma part cette fois préparé les poissons. Les repas entre amis à bord sont toujours précédés d’un ti-punch façon « Jangada », avec du rhum agricole de Martinique et pas mal de citron vert, et aussi quelques calamars Pescamar de Galice dans leur encre (j’en ai trouvé quelques boîtes à Panama City). Ce soir les perroquets des Perlas sont excellents.

Dimanche 4 Avril, jour de Pâques. Barbara a respecté la tradition familiale, elle a fait l’acquisition à Panama City d’un achalandage de chocolats et autres sachets de M&M’S, censés remplacer les œufs de Pâques en chocolat bien de chez nous, difficiles à trouver de ce côté-çi de l’Atlantique. Je suis, comme d’habitude aussi, chargé de les cacher, et les enfants, de les trouver ! Bon, cette année, on oublie les jolis sachets assortis aux chocolats, et l’on constate une nette américanisation des emballages, dans le genre criard et coloré. On s’adapte. Je pars sur la droite de la plage où il existe des arbres bas, de vieilles souches, et du bois flotté. Mais je suis vite confronté à un problème imprévu. L’endroit est squatté par des dizaines de bernard- l’ermites, qui courent dans tous les sens à mon approche. Je fais un petit test avec un appât : apparemment, ils ne décortiquent pas immédiatement les sachets de M&M’S, ce qui nous laisse quelques minutes. Au signal, les enfants se ruent sur les planques, et les bernard l’ermites, athées pour la plupart (bien que j’aie encore du mal aujourd’hui à piger le lien entre les œufs en chocolat et la commémoration du jour de Pâques, mais c’est un autre débat), fuient, paniqués, vers des lieux plus paisibles…

Barbara a préparé un succulent gâteau au chocolat pour ce déjeuner dominical amélioré, nous le partageons avec Patrick et Annie, puis préparons le bateau pour notre appareillage vers les Galapagos. Le kayak est remis sur ses bers, le matériel de snorkeling rangé dans le coffre de la jupe arrière babord, les fusils sous-marins rincés à l’eau douce et remis sur leurs supports intérieurs, l’annexe semi-rigide hissée sous ses bossoirs et saisie selon la procédure grand large.

Il est 15 heures locales, nous levons l’ancre et mettons le cap sur le passage entre Isla Pedro Gonzales et Isla San José.

Sous grand-voile haute et gennaker, la petite brise de nord-est nous déhale à 6 nœuds vers le large.

Je mets une ligne à l’eau, et peu de temps après, le cliquet avertisseur (qui déclenche une sécrétion d’adrénaline chez le pêcheur à l’écoute de ses instincts que je suis redevenu) nous oblige à mettre en panne. Avec l’habitude, on peut jauger de la taille du poisson pris à la ligne : le bruit du cliquet est le premier indice, quand il s’affole, c’est du gros. La flexion de la canne en matériaux composites est le deuxième indice : il arrive qu’elle ploie à 90°, et là, c’est aussi du costaud. Il y a aussi le tout simplement trop gros : là, le déroulement des choses est expéditif. Frein plus ou moins serré, peu importe, le moulinet se déroule à une vitesse vertigineuse, ça chauffe, la canne ploie, les 300 mètres filent en quelques secondes, et la rupture qui accompagne la perte du matériel est inéluctable. On ne peut pas jouer impunément dans toutes les catégories ! Mais tout cela est relatif : les poissons pris à l’hameçon de la ligne de traîne ont des réactions de défense très variables selon les espèces. Certaines sont combatives, d’autres beaucoup moins. Les thons sont parmi les plus difficiles à sortir : ils sont musclés, très physiques, et se battent pour échapper à la jupe arrière de « Jangada ». Ils ont de surcroît l’habitude, à l’approche du bateau dont ils commencent à apercevoir les coques et les safrans, de plonger le plus verticalement possible, jusqu’à, parfois, aller sur l’avant des tableaux arrière. Nous en avons perdu plus d’un de la sorte, le fil nylon de 80/100 ème s’emmêlant autour des mèches ou des hélices, le raguage provoquant alors une rupture immédiate de la ligne. Inversement, j’avais été surpris par la relative résolution devant son destin de l’espadon-voilier de 2,26 mètres que nous avions pris à proximité des Rochers Saint-Paul, en Atlantique, il y a quelques mois. Biensûr, la canne était ployée à l’extrême, le moulinet avait déviré, malgré le frein serré à la limite du bloquage, la quasi-totalité de la ligne (300 mètres environ), mais, une fois le bateau mis en panne, le splendide poisson s’était presque résigné, se débattant assez peu lors de la phase finale de la pêche. Etait-il partiellement noyé, ce n’est pas impossible, car lorsque il a mordu au leurre, le bateau marchait à 8 ou 9 nœuds, et se faire traîner dans l’eau à cette vitesse là pendant plusieurs minutes la gueule ouverte occasionne probablement la noyade, même pour un poisson. Un homme n’y survivrait pas plus de quelques secondes. Depuis, j’ai re-visionné le film « Un jour sur Terre », où l’on voit une séquence consacrée aux espadons-voiliers, de merveilleux nageurs, les poissons les plus rapides de l’océan, capables de pointes de vitesse à 110 km/h !!!

Biensûr, la réflexion sur cet épisode a fait son chemin dans mon esprit, je connais mieux ce bel animal, et je ne le mettrai plus en conserves dans les cales de « Jangada ». L’espadon-voilier vaut mieux que cela. Je le relâcherai dans son élément si jamais, par malheur, je devais en prendre un autre.

Pour l’heure, c’est un poisson plutôt combatif qui nous occupe. Le ramener progressivement vers le voilier, à la force des bras, les mains gantées de néoprène pour saisir directement le fil de nylon, s’avère assez physique. Le poisson se débat, il faut parfois relâcher de la longueur, mais sans jamais renoncer à fatiguer l’animal. Avec Marin, qui tient la canne et enroule au moulinet au-dessus de moi, nous avons du mal à identifier ce poisson qui se défend. Finalement, nous harponnerons au ras du tableau une carangue jaune d’environ 8 kgs, l’un des poissons les plus prisés des pêcheurs au gros, du fait de sa combativité bien connue. C’est un sac de muscles à la chair très rouge, au sang presque noir.

Allez, bon début de traversée pour la cambuse…

Olivier

Paysages des Perlas, Panama.

Adélie, version pêche au large. Euh, au moteur par mer plate, ma chérie, tu es sûre de ne rien prendre! Les poissons se marrent en observant le leurre!

Sur une plage d'Isla Chapera, aux Perlas.

Dans la mangrove, à Isla Bayoneta, aux Perlas.

Erosion sélective, sur Isla Bayoneta.

La plage d'Isla Bayoneta, aux Perlas.

Isla de la Fuenche et son joli mouillage.

A la recherche des oeufs de Pâques 2010, sur Isla de la Fuenche.

Mister Diodon, alias le poisson porc-épic.

Jangada et Eglantine au mouillage aux Perlas le jour de Pâques.

La carangue jaune, un poisson très combatif.