lundi 22 novembre 2010

Billet N°84 –Aventures aux îles Ha’apai, l’archipel dangereux…

 Du Lundi 11 Octobre au Mercredi 21 Octobre 2010.


Par Olivier

Ha’apai, aux Tonga. Des îles, des îlots, et des récifs. Des récifs par dizaines…

Lundi matin 11 octobre, nous faisons la clearance de départ des Vava’u, remplissons les jerrycans d’essence, faisons un tour au marché aux fruits et légumes, un autre chez le chinois, et puis nous prenons la mer sans tarder, vers le sud, en direction des Ha’apai, cet archipel situé entre les Vava’u, au nord, et Tongatapu, au sud.

Le voilier La Tortue de nos amis Nicolas et Marie-Laure, récemment rencontrés à Niue, vient d’y faire naufrage.

Comme très habituellement dans les évènements de mer qui finissent mal, ils ont été victimes d’un enchaînement malheureux de galères techniques qui aggravent progressivement la situation, jusqu’à la rendre préoccupante, puis mauvaise, et enfin désastreuse.

Un processus assez classique en pareil cas.

Nous nous rendons sur les lieux pour voir ce que nous pouvons faire, récupérer du matériel au pire, au mieux voir si le bateau peut être renfloué, et dans le cas contraire sécuriser l’épave. L’équipage, lui, est en sécurité à Nuku’alofa, et nous sommes en liaison avec lui par e-mail et téléphone.

Ha’apai, je l’appelle l’archipel dangereux : il mérite cette appellation.

Probablement davantage que les Tuamotus, dont l’abord des atolls est souvent clair, accore. Peu de voiliers s’y aventurent, du moins dans ses coins reculés. Ce qui, en soi, constitue inéluctablement pour moi une raison suffisante qui justifie d’aller voir à quoi il ressemble… On ne se refait pas ! Mais ce n’est pas, c’est clair, un coin propice à l’apprentissage de la navigation. Même les marins chevronnés doivent s’en méfier. Les mauvaises surprises n’arrivent pas qu’aux autres…

D’abord, l’endroit est mal cartographié. Ensuite la cartographie électronique est décalée, autrement dit fausse, de plusieurs centaines de mètres. Les courants y sont forts, malgré un marnage faible. Et les récifs à fleur d’eau s’y comptent par centaines ! Vous donner une idée de l’endroit est relativement simple : en exagérant à peine, il n’est pas un degré angulaire de l’horizon où l’on n’aperçoive des brisants qui déferlent ! La chaussée de Sein, comparativement, est moins piégeuse.

Bref, il faut avoir l’œil, ne naviguer que de jour, le plus possible avec le soleil dans le dos, ne pas hésiter à monter dans les barres de flèche, ne pas lâcher de l’œil le sondeur, être toujours prêt à manœuvrer d’urgence, et essayer de sécuriser les mouillages avant la nuit.

Mais le danger le plus sournois, ce sont les grains, la nuit surtout…

Nous choisissons la route extérieure, par l’ouest de l’archipel, la plus sûre, pour nous rendre à Kelefesia, l’île la plus au sud des Ha’apai : c’est là, à 115 milles au sud de Neiafu, que le naufrage de La Tortue a eu lieu. Les vents sont faibles, instables toute la nuit, et le jour qui se lève nous voit faire route avec les deux moteurs. Nous passons à faible distance du tombant d’un long récif corallien. L’endroit est propice à la pêche, les oiseaux y sont nombreux. Soudain, les deux lignes dévirent violemment en même temps. Les cliquets métalliques avertisseurs s’affolent. Marin et moi on adore, Adélie joue la neutralité stratégique, solidarité féminine oblige.

C’est vrai que les choses s’accélèrent pendant cette phase, les consignes fusent (« Enroule le gennaker ! Connecte la barre manuelle ! Démarre le moteur sous le vent ! Mets en panne à 10° du vent ! Embraye le moteur au ralenti ! Prépare les gants néoprène, la gaffe à poisson, le fusil sous-marin,le gourdin de teck, le couteau de cuisine !…etc…), le pouls grimpe, l’instinct du chasseur, chez les mâles exclusivement, reprend le dessus pendant quelques minutes.

Nous perdrons une daurade coryphène d’1,50 mètre pourtant ramenée à quelques mètres du bateau, elle retrouvera sa liberté dans un saut magnifique hors de l’eau, en emportant tout le bas de ligne avec elle. Bien joué, respect pour l’animal qui, cette fois, a été le plus fort.

La deuxième, particulièrement combative, sera ramenée à bord après un bel effort physique, et j’en garderai même quelques cicatrices sur les mollets, car une fois hissée dans la jupe arrière tribord, l’animal me vendra chèrement sa peau. Ce jour-là, nous prendrons encore deux bonites, et le frigo retrouvera un niveau haut, « à barroter » comme on dit dans la Marine Marchande. Barbara me fera promettre de ne plus mettre les lignes à l’eau avant longtemps.

Sur le coup, je n’ai guère le choix…

En fin d’après-midi le 12, nous nous faufilons entre les récifs et approchons de Kelefesia par l’ouest. Zephyrus, parti la veille de Vava’u, est au mouillage, et a transmis, après une première plongée, un situation report sur la situation de l’épave. Nous passons à côté des deux mâts de La Tortue, immergée dans une petite dizaine de mètres d’eau, et entrons avec prudence dans la petite zone de mouillage où ne peuvent tenir que deux ou trois bateaux, et encore, à condition d’avoir l’œil.

Triste spectacle que cette mâture qui s’enfonce dans l’eau sur la ligne d’horizon. Chacun de nous est silencieux, perdu dans ses pensées, une histoire s’est arrêtée là.

Comme le deuil d’un bateau qui, après avoir porté une histoire familiale qui remonte à plusieurs décennies, voit s’éteindre ici, dans ce coin sauvage et inhospitalier, le début d’un nouveau projet de vie, faisant suite à une longue séquence de travaux de remise en état, effectués à Tahiti.

Comment ne pas imaginer que pareille mésaventure pourrait nous arriver, à nous aussi ? Allez, on touche du bois.

(Un évènement de mer survient toujours, un jour ou l’autre, aux marins qui naviguent.

Il n’y a que les marins qui restent à quai pour croire le contraire !)

Une barque locale rôde, avec à bord des pêcheurs locaux, visiblement intéressés par l’évènement, et ses suites. Mais leurs visites sur l’épave ont cessé dès l’arrivée de Tropic Bird, un puissant pneumatique sur-motorisé armé pour la plongée, qui s’est rendu rapidement sur les lieux après le naufrage. A l’arrivée de Zephyrus, le relais a été passé, et nos amis Andy (ancien Royal Marine Commando de Sa Majesté britannique, don’t forget it ! et pour autant si gentil et calme) et sa charmante éco- Rhian ont pris magistralement en main le bazar.

Peu de temps avant l’arrivée, j’ai discrètement (au début, parce qu’après, avec l’animal au bout de la ligne, c’était plus difficile !!!) transgressé l’interdiction de pêcher de la cambusière en chef, me disant qu’avant les opérations à venir, des protéines en quantité seraient les bienvenues sur place. Nous avons capturé un gros tazard de près de 2 mètres de long. Nous le coupons en deux : la moitié pour les pêcheurs, l’autre pour Zephyrus. Ca met de l’huile dans les rouages. Marin et moi allons plonger sur l’épave avant la nuit, pour nous faire une idée des possibilités de renflouement, et la transmettre par e-mail à Nicolas et Marie-Laure, à Nuku’alofa. L’eau est totalement translucide, le bateau est encastré sur de gros blocs de corail, le safran est brisé, un trou béant de 40 cm de diamètre apparaît à l’arrière. Andy a retiré la tête de roche agressive qui l’a provoqué. Mais la vision du pont, totalement intact, est impressionnante. Les poissons multicolores ont déjà pris possession de l’épave…

L’équipage canadien de Tyee nous rejoint avant la nuit, et nous dînons tous … de poisson !!! à bord de Jangada.

Toutes les informations disponibles ont été envoyées à Nicolas et Marie-Laure.

Une tendance se dessine déjà, d’une part le matériel nécessaire au renflouement (parachutes gonflables en particulier) n’est pas disponible à Nuku’alofa, il faut le faire venir au prix fort de Nouvelle-Zélande ; d’autre part les coûts prévisibles de l’opération globale (support logistique, plongées, obturation des voies d’eau, assèchement, remorquage, sortie d’eau de l’épave à Nuku’alofa, travaux de réparation) sont excessifs par rapport à la valeur de ce bateau âgé (non assuré). A l’évidence, de surcroît, nos amis n’ont plus, après l’épreuve qu’ils viennent de vivre, et les mois de travail qu’ils avaient consacré à la remise en état de ce bateau familial (sans oublier le budget investi), l’énergie nécessaire à soulever des montagnes. On les comprend. Ils renoncent, c’est probablement la solution la plus sage, au moins financièrement. La Tortue va finir sa carrière là, sur le récif de Kelefesia.

Fin d’une belle histoire de bateau. L’équipage et le bateau avaient appareillé de Papeete il y a moins de 2 mois…

Cette décision prise, il faut sécuriser l’épave, c'est-à-dire enlever les mâts, et vider le bateau. Nicolas nous donne le feu vert par téléphone. Demain, on attaque à l’aube, car il faut faire vite, dans ce mouillage précaire. Et puis, Nicolas et Marie-Laure, sachant trois voiliers sur place, ont décidé de revenir passer quelques heures sur les lieux du naufrage. Récupérer quelques affaires, débarrasser l’épave de ce qu’elle contient, discuter avec Noa, le fils du propriétaire de l’île, et aussi faire le deuil définitif de La Tortue, et du projet temporaire de vie dont le voilier était le support. Le petit ferry des îles les déposera demain matin à Nomuka, et de là, Noa les emmènera avec sa barque motorisée jusqu’à Kelefesia, où ils nous retrouveront pour l’après-midi et la nuit.

J’aime cette idée de revenir faire ses adieux à son voilier, et j’apprécie leur décision et leur courage de revenir sur les lieux du naufrage.



Aussitôt après notre manœuvre de mouillage, j’ai plongé pour m’assurer de la trajectoire de la chaîne et de l’enfouissement de l’ancre de Jangada, outre les deux manoeuvres de traction habituelles à notre bord avec les moteurs en arrière. Dans la nuit, un grain s’abat sur Kelefesia, et nous nous retrouvons, Andy sur Zephyrus, John sur Tyee, et moi sur Jangada, trempés et grelottant dans le vent, la pluie, et l’obscurité, lampe frontale à poste, moteurs en marche et feux de pont allumés, VHF en marche, à essayer de lutter contre cette furie de temps, piègeuse à souhait dans ce genre d’endroit mal famé. Jangada et Zephyrus se retrouvent bord à bord dans le clapot, l’un de nous a bougé. On sort les défenses, je rallonge de 20 mètres la chaîne de mouillage, ça passe, mais l’alerte de la nuit reste présente à nos mémoires… Plus tard dans la journée, je constaterai que notre chaîne de mouillage a cisaillé la patate de corail de plusieurs centaines de kilos qu’elle contournait au départ. La chaîne a alors tiré au plus court en passant sous la roche, c’est ce qui nous a rapprochés de Zephyrus au cours de la nuit. Je m’en étonne encore.

Le jour levé, nous allons fixer des défenses au mât d’artimon, puis coupons progressivement tous les haubans. Cela permet de s’apercevoir que le fil des cisailles à haubans s’émousse bien vite : il faut finir le job à la scie à métaux lubrifiée à l’huile de coude. On apprend tous les jours de la mer.

Le mât finit par basculer doucement dans l’eau, puis nous le remorquons sur la petite plage de l’île avec notre annexe. Vient ensuite le tour du grand-mât, tenu par 12 câbles…

Plus difficile, plus long, plus physique, mais on y arrive aussi. Les barres de flèche accrochent le corail avant la plage, le mât est lourd, on perd du temps, mais les pêcheurs nous aident : c’est en quelque sorte le principe simplifié du « No cure, no pay » appliqué encore (et malheureusement) en matière de sauvetage en mer, avant que les lois maritimes internationales ne soient modifiées, lors du naufrage de l’Amoco Cadiz, sur les roches de Portsall, en 1978...

Il nous a fallu la matinée pour démâter le bateau et remorquer les mâts sur la plage. Les pêcheurs ont assisté au travail, la mine un peu dépitée, en se disant sans doute que l’aubaine du naufrage allait leur passer sous le nez. En fait, en discutant avec eux, nous apprenons que le roi des Tongas, il y a de cela quelques décennies, a donné l’île de Kelefesia au père de Noa, son ami. L’île est déserte, inhabitée, inhospitalière, mais splendide.

Seul un campement sommaire abrite les pêcheurs de Nomuka qui y séjournent de temps à autre. Dans l’après-midi, j’aperçois la barque de Noa qui arrive de Nomuka. Je saute dans l’annexe et vais à la rencontre de Nicolas et Marie-Laure.

Pour eux, c’est le choc. Et les larmes de l’émotion.

Seul le petit radeau de plongée gonflable de Jangada, que j’ai amarré à l’épave, signale le lieu du naufrage… Au moment de l’abandon, à la nuit tombante, quelques jours plus tôt, alors que le bateau tossait sur le récif et que l’eau noyait déjà les planchers, le bateau flottait encore quand ils avaient gagné en annexe le rivage en emmenant avec eux l’essentiel.

Ils avaient lancé un appel de détresse avec leur téléphone par satellite Iridium, en appelant directement le CROSS (Centre Régional Opérationnel de Sécurité et de Sauvetage) Gris-Nez, en France, lequel l’avait répercuté vers la Nouvelle-Zélande et les Tongas. Un navire de guerre avait appareillé tôt le lendemain matin de Nuku’alofa, avait stoppé au large au lever du jour dans une mer encore dure, et avait envoyé un pneumatique vers la plage pour récupérer les quatre occupants de La Tortue, qui avaient passé la nuit dans le campement occasionnel des pêcheurs, autour d’un feu bienvenu.

Quelques cochons noirs vivent en liberté sur l’île, et leurs grognements avaient un peu inquiétés les naufragés au cœur de la nuit.

Lors de leur évacuation par le navire de guerre tonguien, l’équipage de La Tortue avait remarqué que le voilier s’était bien sûr enfoncé dans la nuit, mais il flottait encore.

Là, à l’instant où les naufragés re-découvrent le site apaisé, seul le petit radeau que nous avons amarré à l’épave signale sa position.

Avec un petit filet de gas-oil qui irise la surface en s’échappant doucement du réservoir…

Marie-Laure a du mal à maîtriser ses larmes, Nicolas est silencieux.

Nous ne sommes pas bavards.

Le déjeuner est le bienvenu. Andy a réussi à sortir quelques bouteilles de vin de l’épave, cela fait du bien. Nous arrivons presque à leur arracher un sourire.

Nicolas et Marie-Laure nous demandent de leur laisser 20 minutes pour plonger seuls sur l’épave, je les conduis en annexe à la verticale de celle-çi, puis nous les laissons seuls face à l’adversité et à la réalité de ce qu’est devenu leur voilier.

Puis le travail sur l’épave reprend, tout ce qu’elle renferme sera sorti dans l’après-midi. Le matériel vendable va sur Zephyrus et Tyee qui doivent gagner ensuite Nuku’alofa. Tandis que Jangada doit remonter vers le nord, sur l’île de Nomuka, pour y déposer la femme de Noa, qui, seule à parler quelques mots d’anglais, est venue pour la journée avec son mari et sa petite fille Cristina, essayer de négocier le transfert de propriété de l’épave (elle sera finalement cédée au gouvernement des Tonga). Tout ce qui n’est pas vendable va sur la barque de Noa. Dans la soirée, alors que nous sommes revenus à bord, et que Nicolas et Marie-Laure se sont installés dans la cabine tribord de Jangada, Noa me fait signe de venir vers la plage.

Il me fait comprendre par gestes que tout le monde est invité ce soir à un barbecue, et que deux cochons ont été tués pour l’occasion. Je répands la bonne nouvelle et nous nous retrouvons tous un peu plus tard sur la petite plage où les compagnons de Noa allument un grand feu et y font cuire deux petits porcelets dodus embrochés sur des piques de bois.

Belle façon de tourner la page pour l’équipage de La Tortue, qui dès demain, regagnera Nulu’alofa, et quelques jours plus tard la France, pour commencer une autre vie…

Je suis content pour nos amis qu’ils aient fait le choix de revenir voir l’épave : une belle façon de faire le deuil de cette histoire, en n’ayant rien à regretter, avant de tourner la page.

Nicolas, gentîment, donnera aux enfants ses cerf-volants, retirés de l’épave. Il n’est déjà que trop chargé. Il dépose sur le pont un sac de manilles et de mousquetons, un jerrycan de gas-oil, une veste. Elégance du geste, mais nous n’étions pas là pour ça.

Le lendemain matin, Nicolas et Marie-Laure embarquent sur Tyee qui les ramène à Nuku’alofa, Zephyrus reste pour finir de nettoyer l’épave avec les insulaires, et nous mettons le cap sur Nomuka, à une douzaine de milles dans le nord-ouest, pour y déposer Maria.

La plupart des bateaux, peu nombreux, qui passeront à l’avenir au mouillage de Kelefesia ignoreront sans doute que là, sous l’eau, dans les roches, à 200 mètres de la petite plage, repose l’épave de La Tortue.

Plus rien ne la signale à la surface des flots.

Juste notre souvenir.



Après notre courte escale à Nomuka, nous passons l’après-midi au mouillage près de l’épave d’un navire de pêche coréen. La mer brise bruyamment sur un haut-fond à quelques dizaines de mètres.

Le lendemain, nous rejoignons l’île de Fonuafua. Encore un mouillage précaire. Pendant la séance de CNED, je pars en annexe visiter un îlot désert situé à 2 milles environ. Je tombe sur une énorme truie, occupée à manger des noix de coco, et aussi surprise que moi de notre rencontre. Nous visitons en fin d’après-midi le petit village de l’île, échangeons quelques mots avec l’instituteur, répondons aux questions de quelques enfants. La nouvelle du naufrage de La Tortue est parvenue jusqu’ici.

La nuit au mouillage est calme. Ce qui veut dire que je ne me lève que 2 ou 3 fois pour faire une ronde rapide, profitant de ce qui est sans doute chez moi la fin d’un cycle de sommeil.

La géographie des Ha’apai est complexe, il faut s’y plonger pendant un bon moment pour en sortir un itinéraire de croisière cohérent. Nous décidons de gagner une île solitaire, abritée par une longue barrière de corail, Limu Island, située à une vingtaine de milles dans le nord-est.

Le destin va nous y jouer un drôle de tour, mais nous ne le savons pas encore.

Nous slalomons toute la matinée entre les récifs, bien visibles, et arrivons au milieu de l’après-midi à proximité de Limu. Dispositif d’approche en zone corallienne : je monte dans les barres de flèche pour donner les consignes de pilotage, Barbara prend les commandes, Marin assure la veille aux étraves et assure le début de la manœuvre de mouillage, Adélie annonce toutes les 10 secondes la profondeur au sondeur et assure le relais vocal entre nous trois.

La méthode a fait ses preuves.

La cartographie électronique est décalée d’au moins 2 à 300 mètres, un classique dès qu’on entre dans le détail des approches de mouillages isolés et peu fréquentés.

Nous trouvons une zone de mouillage correcte dans 4,50 mètres d’eau, fond de sable blanc, avec le rayon d’évitage assuré sur 360°, à deux encâblures (1 encâblure = 1/10 de mille marin, soit 185 mètres) sous le vent de Limu. Nous dévirons la chaîne au guindeau avec un peu d’erre en arrière pour l’allonger correctement, effectuons une première traction en arrière à 40 mètres avec les moteurs, puis une deuxième, plus forte, à 65 mètres, moteurs à 1200 t/mn.. Malgré l’effort, le bateau est immobilisé, l’ancre a bien croché. Comme d’habitude lorsque nous sommes mouillés dans une zone corallienne où nous prévoyons de passer la nuit (sans aucune possibilité d’appareiller de nuit du fait de l’omniprésence de récifs proches de la moins mauvaise trajectoire de sortie), je plonge pour contrôler la position de l’ancre et la trajectoire de la chaîne. L’ancre est profondément enfouie dans le sable, la chaîne parfaitement allongée, le marnage est inférieur à 1 mètre, nous avons 65 mètres de chaîne au davier pour un peu plus de 4 mètres d’eau, le vent souffle de secteur est à 10 nœuds, conforme aux prévisions météorologiques pour la nuit. Nous sommes sous le vent de la barrière de corail, et sous le vent de l’île. Nous stoppons les moteurs, mettons l’annexe à l’eau, et débarquons sur la plage immaculée de Limu. Un petit campement de pêcheurs, désert, des traces de feu, des centaines d’oiseaux, des coquillages sur le sable. Nous faisons le tour de la petite île, les enfants jouent dans l’eau, puis cherchent les plus jolis coquillages de la grève. Je pénètre dans les frondaisons de l’intérieur de l’île pour aller observer les nids de noddis noirs dont la plupart abritent un oisillon. J’ai lu quelque part que cette île était aussi habitée par des serpents marins, mais nous n’en avons vu aucun. Nous rentrons à bord avec le coucher du soleil. Le temps est nuageux, mais calme.

Dimanche 17 Octobre.

Vers 02H00 du matin, le martellement de la pluie qui tombe dru sur le pont me réveille : j’effectue une ronde. Le temps s’est dégradé, le ciel est couvert, chargé, le vent a tourné d’une trentaine de degrés, 12 nœuds. Rien d’alarmant. De toute façon, il est hors de question d’appareiller de nuit de ce mouillage, trace électronique (enregistrée sur l’écran de l’ordinateur de navigation) ou pas : l’approche en est pavée de dangers, qu’il faut parer à quelques mètres, comme c’est le cas dans bon nombre de mouillages des Ha’apai.

Seule la lumière du jour, libératrice des inquiétudes de la nuit, permet l’appareillage.

Je retourne me coucher. Vers 04H20 du matin, je suis soudainement réveillé par un grain violent qui nous tombe dessus au mouillage. En quelques secondes, des trombes d’eau s’abattent sur le pont, des rafales à 30/35 nœuds rugissent dans le gréement. Sur le pont, l’obscurité est totale, la nuit noire, le rideau de pluie épais. La visibilité ne dépasse pas quelques mètres. Je démarre les moteurs, constate que le vent a tourné brutalement avec le grain de 150°, il souffle maintenant du sud-ouest. Mais je ne perçois aucun des signes habituels d’un dérapage de l’ancre, dont la patte d’oie textile n’a pas, volontairement, été mise à poste la veille. Ainsi les vibrations sonores de la chaîne qui travaille sur le fond se transmettent directement à la structure métallique de l’avant du bateau : davier, poutre transversale avant, guindeau, et de là à la structure composite du bateau. Cela suffit amplement à me réveiller. Ceci dit, mouillages dans la vase des fleuves du Sénégal mis à part, nous n’avons jamais dérapé. En quelques secondes, je suis trempé et transi de froid, je vais rapidement réveiller tout le monde, attrape une veste de quart, et remonte sur le pont.

A peine quelques secondes plus tard, je sens que les quilles touchent, de petits chocs sans violence, mais bien perceptibles. Nous sommes sur le corail !

J’ai du mal à comprendre, mais c’est clair, nous avons dérapé, nous dérapons sous les rafales du grain ! La chaîne est normalement tendue, pas de secousses particulières, pas de vibrations au niveau de la chaîne : nous glissons sur le sable mou, l’ancre a du sortir de sa souille sous l’effet de la traction quasiment inversée. Je mets Marin à la commande du guindeau, et lui dit de virer progressivement la chaîne pendant que je fonce aux commandes des moteurs. L’absence de visibilité ne me permet guère de savoir dans quel sens il convient d’essayer d’aller. J’essaie de dégager le bateau avec les moteurs, dans la direction de la chaîne de mouillage, mais je comprends vite que nous ne sortirons pas aussi facilement de ce mauvais pas. La chaîne continue à venir sans effort. Inutile d’insister. Nous mettons l’annexe à l’eau, embarquons l’ancre légère Fortress à la lueur de nos lampes frontales, et allons la mouiller sur 100 mètres de câblot au vent. La traction au winch ne donnera rien, la quille bâbord est déjà prise. Nous nous contentons de faire pivoter le bateau dans l’axe de sortie présumé. En faire davantage ne sert à rien. J’enrage de m’être fait avoir, mais il faut accepter la situation. Il n’y a pas de danger, il faut simplement être patient.

Les Ha’apai nous donnent juste un avertissement.

La mer descend, et nous sommes rapidement posés, prisonniers d’un petit plateau corallien.

Les quilles fixes ont très légèrement tossé, rien de méchant, et le plus fort du grain est passé en l’espace de dix minutes. Le temps se calme rapidement. Les premières lueurs du jour jettent sur Limu Island un éclairage blafard. Le clapot est tombé aussi vite qu’il s’était levé.

J’enfile ma combinaison et je plonge sous le bateau. Pas de chance, les quilles fixes sont passées à quelques centimètres près au-dessus d’un plateau corallien assez plat, alors que la mer descendait. Une dizaine de mètres seulement nous sépare de l’eau libre. Dans notre malheur, cela me va.

Je remonte, demande un café bien chaud à Barbara, et encourage mon petit équipage à prendre un petit-déjeuner solide. On va avoir besoin d’énergie ! Le bateau a pris quelques degrés de gîte sur tribord, nous ne sommes pas habitués ! J’explique aux miens la situation, pas mauvaise si le temps reste calme, détaille ce que nous allons faire pour sortir le bateau de cette situation inconfortable, et distribue les rôles. Je promets à chacun que nous flotterons à nouveau en eau libre dans quelques heures. Je sens de la tension, de la concentration, mais pas d’inquiétude excessive. J’arrive à plaisanter.

Je devine néanmoins que les évènements récents vécus à Kelefesia ne sont pas bien loin dans les esprits… Mais mon optimisme justifié maintient le moral de l’équipage. Marin enfile aussi sa combinaison de plongée, nous préparons sur le pont tout le matériel.

Barbara et Adélie restent à bord, Marin et moi embarquons dans l’annexe. Nous commençons par le plus difficile : relever tout le mouillage principal à la main pour l’embarquer dans l’annexe. J’ai coupé l’étalingure, les filles dévirent au guindeau, l’annexe s’enfonce, mais nous portons l’ancre principale à 180 mètres dans l’axe de sortie du bateau. Nous allongeons progressivement la chaîne, Marin plonge pour enfouir l’ancre-charrue et optimiser l’opération, puis nous ramenons l’extrémité du câblot textile sur la poupée du guindeau. Mise en tension simple, paré à virer. Nous relevons l’ancre légère Fortress (dont la tenue est surprenante d’efficacité, je l’avais déjà expérimentée) précédemment mouillée, et la portons à 150 mètres du voilier à 20° à tribord de l’axe longitudinal. Le bout revient sur le winch d’écoute de solent tribord. Mise en tension, l’ancre a croché, voilà la deuxième ligne de mouillage prête à tracter le bateau. Chacune est munie d’un flotteur d’orin. Mais ce n’est pas tout de porter des ancres au loin pour se sortir d’affaire, il faut aussi pouvoir retenir le bateau une fois revenu en eau libre, avant qu’il ne se remette sur une patate dont le coin est truffé ! Nous mouillons notre troisième ancre à 120 mètres sur l’arrière bâbord, au ras du récif.

Au total, ce travail nous a pris près de 3 heures. Barbara nous a préparé un énorme plat de pâtes au basilic et à l’huile d’olive. Nous reprenons des forces. La mer remonte depuis 09H00, le bateau se redresse progressivement. Nous sommes prêts. Je plonge de temps à autre pour suivre l’évolution de la situation sous l’eau, et Adélie est chargée de ma protection rapprochée. Elle surveille que le serpent jaune et noir que nous avons aperçu à plusieurs reprises dans la matinée autour du bateau ne s’intéresse pas de trop près à son Papa. C’est le plus gros que l’on ait aperçu jusqu’à maintenant, 1,50 mètre environ, et mieux vaut éviter la rencontre.

La quille tribord décolle à 12H45. Je reprends un peu la tension des deux lignes de mouillage avant. A 13H25, le bateau commence à progresser vers l’eau libre. Inutile de forcer, le temps est stable, la mer calme, il faut attendre. Dix minutes plus tard, je reprends encore la tension sur la ligne de mouillage principale. Le bateau se libère peu après du corail, nous sentons deux ou trois petits chocs des quilles qui accrochent légèrement en progressant vers l’eau libre, puis le bateau flotte doucement à nouveau au-dessus du sable blanc. Je reprends la ligne de mouillage arrière, et immobilise le bateau. Nous voilà sortis d’affaire !

Je pousse un cri de victoire, et je vois un joli sourire illuminer le visage de Barbara. Je sais qu’elle a tu son inquiétude, mais aussi qu’elle a totalement confiance en moi en mer. Adélie aussi est soulagée. Elle a pris sur elle depuis plusieurs heures, en s’acquittant avec attention des petites tâches qui lui étaient confiées. Marin a été super efficace, toute la matinée il m’a aidé à mettre en place le dispositif des ancres, mon fiston grandit, et je suis fier de lui.

Nous inspectons les quilles: un peu de travail de reprise des bas de quilles, mais aucun dégât structurel. Les chocs ont été légers. Les coques et les hélices n’ont jamais touché. Je reconnecte les safrans, nous relevons les ancres secondaires une à une, puis la ligne de mouillage principale, qui retrouve sa place dans la baille à mouillage. Les moteurs ronronnent. Nous décidons de gagner Pangaï, le village principal des Ha’apai, à une vingtaine de milles plus au nord. Le jour tombe doucement sur la baie abritée.



Les Ha’apai nous ont envoyé deux messages d’avertissement en quelques jours. Inutile d’insister. Les marins sont superstitieux.

Nous songeons maintenant à la route qui doit nous conduire bientôt en Nouvelle-Zélande.

Mais auparavant, je souhaite faire un crochet par l’île-volcan de Tofua, dont j’aperçois la silhouette massive dans l’ouest depuis plusieurs jours.

Ce soir, au mouillage de Pangaï, double ration de tafia pour l’équipage.

Jangada a payé son tribut à la dangereuse virginité des Ha’apai.

Olivier
 Une daurade coryphène particulièrement combative.

Seuls les mâts de La Tortue émergent encore au-dessus du récif...
 ... de Kelefesia, petite île des Ha'apai.
Triste fin de l'histoire d'un voilier...
La petite plage de Kelefesia, sur laquelle nous avons ramené les mâts de La Tortue. A gauche, la barque de Noa.
Nicolas et Marie-Laure, naufragés revenus sur le lieu du drame.

Les pêcheurs locaux nous ont invités à dîner sur la plage.

Cochon grillé au menu!

Adélie, au village de Fonuafua, aux Ha'apai.
Les enfants sur la plage de Limu Island.
 Sur la plage de Limu Island, il n'y a pas que des coquillages...
 Jangada échoué pour quelques heures à Limu Island, au matin du 17 Octobre.

Limu Island , lun souvenir familial particulier pour l'équipage de Jangada.
Un grain puissant aux Ha'apai, comme celui qui nous a joué un mauvais tour. Ce n'est plus qu'un souvenir.